
| Sainte Flamme |
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PROLOGUEJ'aurais facilement oublié ce 29 mai 2003 passé à l'hôtellerie du Carmel de Careggi à consulter des documents concernant sainte Marie Madeleine de Pazzi si, dans la chaleur de l'après-midi, ne s'était pas présentée une dame à l'accent étranger qui, en entrant, demanda à prier la sainte. Je l'accompagnai à la chapelle des Carmélites, qu'elle connaissait déjà, et elle se rendit directement à l'autel devant la châsse de sainte Marie Madeleine. Je revins aux manuscrits que j'essayais de déchiffrer et à mes notes. La curiosité irrépressible de savoir qui était cette femme, d'où elle venait, et quel était son rapport avec la sainte me fit perdre quelque peu ma concentration. Elle resta longtemps en prière. Puis, l'entendant revenir, j'allai à sa rencontre et lui demandai si elle devait partir. A sa réponse affirmative, j'appelai les sœurs et leur annonçai que ma recherche était terminée, pour ce jour. Je descendis avec elle et, hors du monastère, en attendant le bus nous avons fait connaissance. C'est ainsi que j'ai rencontré Alexandra, professeur de littérature anglaise dans une université américaine, amoureuse de la ville de Florence et de ses mystères cachés, désireuse surtout de mieux connaître le trésor unique que garde cette ville sur les collines de Careggi : sainte Marie Madeleine de Pazzi. Elle me fit part de ses intuitions et de ses découvertes, et notamment de sa pratique quotidienne : la lecture, chaque matin, d'une phrase extraite de ses écrits ; c'était la lumière qui éclairait sa journée. Elle voulut me conduire à l'église des Saints Apôtres pour voir le précieux reliquaire des éclats de pierre du tombeau du Christ. Elle me fit comprendre toute l'importance de cet objet qui évoquait à ses yeux un élément de la plus haute importance symbolique, dont la sainte avait été l'expression accomplie : le feu. En effet, elle me fit remarquer que ce symbole était repris dans la façade du palais de Pazzi, bourg d'Albizi. C'est grâce à cette rencontre que la lecture de la légende de la sainte flamme que j'avais trouvée dans un livre de piété, s'éclaira tout à coup d'une lumière nouvelle ; c'était une admirable parabole de la destinée spirituelle de la famille de Pazzi et de sa figure la plus illustre : sainte Marie Madeleine ; le feu était le symbole parfait de son histoire, correspondant admirablement à la grande tradition du Carmel, à partir du prophète Elie.
LA SAINTE FLAMMEA Florence vivait un homme qui s'appelait Raniero. Il avait un fils qui, un jour, partit avec les croisés pour conquérir le Saint Sépulcre. Il fut le premier à côté de Godefroi de Bouillon à escalader les remparts de Jérusalem. C'est pourquoi il eut, ce soir‑là, l'honneur d'allumer sa torche à la flamme du tombeau du Christ. Dans sa tente, le fils de Raniero, cette nuit-là n'arrivait pas à trouver le sommeil ; il était tourmenté par une pensée : porter la flamme du tombeau du Christ jusqu'à Florence. Il se sentit poussé à en faire le vœu. Il aurait été inutile d'en parler à ses compagnons ; ils se seraient moqués de lui. Mais le fils de Raniero était obstiné, et s'engagea dans une entreprise qui convenait mieux à un pèlerin qu'à un chevalier. A l'aube, en cachette, le fils de Raniero prit sa torche et l'alluma au Saint Sépulcre. Enveloppé dans le manteau de pèlerin pour protéger la flamme du vent, il partit à travers le brouillard matinal pour gagner la longue route vers Florence. Il comprit rapidement que sa flamme s'éteindrait s'il galopait vite. Mais son cheval n'avait pas l'habitude d'avancer lentement. C'est pourquoi notre homme le chevaucha à l'envers pour pouvoir, à l'aide de sa poitrine, protéger la flamme des courants d'air. En traversant des bois, il fut attaqué par des brigands. Il aurait été capable de se débarrasser facilement de dizaines de vauriens comme ceux‑là, mais cette fois, il avait peur de voir s'éteindre sa flamme. Alors il leur céda tout ce qu'il avait : ses vêtements, son cheval et ses armes pourvu qu'ils le laissent en paix avec sa torche allumée. A la place de son beau cheval blanc, ils lui laissèrent une pouliche épuisée. Le long du chemin, le fils de Raniero changeait peu à peu. Il n'était plus l'arrogant aventurier qu'il avait été, ni le noble chevalier, le glorieux Croisé qu'il était devenu, mais plutôt un pèlerin un peu fou. Parfois, il doutait de son entreprise qui lui semblait insensée, et il redoutait tout ce qui pouvait lui advenir à cause de sa flamme. Cependant, il ne renonça pas, fidèle en cela à son caractère. Sur la route, il rencontra toutes sortes de misères et d'humiliations ; ses propres compatriotes en route vers Jérusalem le traitèrent de fou, mais lui ne se préoccupait que de protéger sa flamme. Une nuit, il parvint à une auberge où les caravanes de pèlerins et des marchands faisaient une halte. Bien que l'établissement fût complet, le propriétaire trouva une place pour le fils de Raniero et sa pouliche. Il était tellement fatigué qu'il eut du mal à placer sa flamme près de lui et à la consolider au moyen de pierres. Il avait l'intention de veiller sur elle ; mais en se couchant sur la paille, il s'endormit aussitôt. Au matin, la première pensée fut pour sa flamme ; mais elle n'était plus à l'endroit où il l'avait laissée. Il essaya de se réjouir de ce dénouement, mais il n'y parvint pas. Il lui sembla alors insensé de retourner à la tente des chevaliers. A ce moment‑là, la femme du propriétaire de l'auberge revint vers lui, la torche allumée à la main, pour lui dire qu'elle l'avait protégée, ayant compris qu'il était important de la garder allumée. Le fils de Raniero exulta de joie, remercia la femme, reprit sa torche et se mit à nouveau en route, plus déterminé que jamais à poursuivre son chemin. Le chevalier continuait de s'étonner de ce que cette flamme représentait pour lui ; il se demandait pourquoi il veillait tellement sur elle! En traversant les montagnes, quand la pluie le menaçait, il se réfugiait dans les grottes. Un jour, il faillit mourir gelé. Il avait caché sa torche dans un coin parce qu'il ne voulait pas embraser avec elle le bois pour se réchauffer. Au moment même où il commençait à geler, la foudre frappa un arbre voisin qui prit feu. Ainsi il put se réchauffer sans être obligé de se servir de la sainte flamme. Il ne s'en étonna pas, il pensa qu'il ne pouvait en être autrement. Une autre fois, il rencontra un groupe de chevaliers. Parmi eux, se trouvait un troubadour connu. Quand ils aperçurent le fils de Raniero assis sur la selle en sens contraire, enveloppé de sa pèlerine usée, la barbe longue, la torche à la main, ils commencèrent à crier : « Fou, fou ! » Mais le troubadour leur fit signe de se taire, et s'approchant de notre homme, il lui demanda d'où il venait. « De Jérusalem, Monsieur », répondit-il humblement. « Et ta flamme ne s'est jamais éteinte durant le voyage ? » « Sur ma torche brûle la même flamme depuis le jour où je l'ai allumée au tombeau du Christ, » lui répondit le fils de Raniero. « Et comment fais-tu pour qu'elle ne s'éteigne pas ? » « Monsieur », répliqua-t-il, « cette entreprise est difficile et elle paraît insensée, car cette flamme exige que vous cessiez toute autre action. Elle ne me permet pas d'avoir d'autres pensées. Par amour pour cette flamme, je n'ose plus m'asseoir à table en bonne compagnie ; je n'ai plus aucune autre pensée, aucune autre tâche n'est plus importante. Mais ce qui est le plus difficile à supporter, c'est qu'à aucun moment je ne peux être sûr de la mener à terme. Je dois être toujours prêt, veiller sans cesse car, à tout instant, n'importe qui peut me l'enlever » « Je comprends », lui répondit le troubadour, « Que tu puisses accomplir ton vœu ! Le ciel bénira ta foi, parce que tu portes la lumière du Christ. » Un autre jour, le fils de Raniero rencontra une femme qui, voyant sa torche allumée, le pria de lui prêter la flamme. « Ma cheminée est éteinte, » lui dit-elle, « mes enfants ont faim, prête‑moi ta flamme pour que je puisse rallumer mon feu et leur préparer à manger. » Elle tendit la main pour prendre la torche, mais il recula, car il s'était mis dans la tête qu'aucun autre feu ne serait allumé par sa torche avant celui de l'autel de la Vierge Marie qui se trouvait dans la cathédrale de Florence. Alors la femme lui dit : « Donne-moi du feu, bon pèlerin, parce que la vie de mes enfants est une flamme et il m'a été ordonné de la garder allumée. » Alors, le fils de Raniero lui permit d'allumer son feu avec sa torche. Après quelques heures de marche, dans un village, un paysan lui lança un manteau par pitié. Le manteau tomba sur la torche et l'éteignit. Le fils de Raniero pensa tout de suite à la femme à qui il avait prêté le feu. Il retourna chez elle pour rallumer sa torche à la flamme de son foyer. Enfin, il arriva dans les collines proches de Florence. Il pensait accomplir bientôt son voeu. Il se souvenait de ses prouesses de guerre et de ses camarades de Jérusalem qui devaient s'étonner de son départ. Mais il se rendit compte que ces pensées ne l'intéressaient plus. Cette vie de conquérant et d'aventurier ne lui disait plus rien. Il réalisait pleinement qu'il n'était plus l'homme qui avait quitté à cheval les fortifications de la ville sainte. Le vœu qu'il allait accomplir devait définir sa nouvelle destinée. Finalement, c'est à Pâques que le fils de Raniero entra dans Florence. Une fois arrivé au terme de son voyage, les plus grandes misères l'attendaient. Dès qu'il franchit la porte de la ville, des voyous lui sautèrent dessus en criant : « Fou ! fou ! » et ils essayèrent d'éteindre sa torche. Le fils de Raniero tenait haut sa flamme pour la protéger de la méchante foule qui le bousculait et soufflait à pleines forces en direction de sa torche. C'était un spectacle aberrant et misérable. Le chevalier avait l'air véritablement insensé. La foule sans pitié s'amusait. Aux fenêtres se tenaient des gens en quête de divertissements. Il continuait à faire tout son possible pour leur échapper, se levant sur la selle et se protégeant dans des postures ridicules. Tout à coup, sur un balcon, une femme lui enleva la torche des mains et alla se cacher dans la maison. La foule éclata de rire en poussant des cris. Le chevalier, tremblant et consterné, se laissa tomber sur le sol. Lorsque la rue redevint déserte et silencieuse, Françoise, la femme du fils de Raniero, sortit de la maison avec la torche allumée dans sa main. C'était elle qui avait pris la torche du balcon et avait sauvé sa flamme. Quand la lumière de la torche éclaira son visage, le chevalier se ressaisit et ouvrit les yeux : il vit Françoise lui rendre la flamme, mais il ne la reconnut pas. Il ne l'avait même pas regardée parce qu'il n'avait d'yeux que pour sa flamme et ne pensait qu'à l'accomplissement de son vœu : l'apporter à la Vierge de la cathédrale. Françoise l'aida à se relever : c'était vraiment son mari. Elle pensa qu'il était devenu réellement fou, car il ne quittait pas la flamme des yeux. Le fils de Raniero sursauta quand il la vit pleurer à côté de lui, alors qu'elle l'accompagnait à la cathédrale. Il comprit que celle qui avait sauvé sa flamme était sa propre femme. Il l'observa un moment, mais ne dit rien. Il se dirigea vers le sanctuaire avec sa torche. Aussitôt, tout le monde fut mis au courant que le fils de Raniero était arrivé avec la flamme allumée au Saint Sépulcre. Mais certains doutaient et protestaient ; c'était surtout ceux que la famille de Raniero avait fait souffrir. Ils lui demandèrent des preuves solides que ce feu était vraiment celui du tombeau du Christ. Il fut pris au dépourvu, il n'y avait pas pensé. « Qui pourrais‑je avoir comme témoin ? » se demanda‑t‑il, « Quel chevalier aurait voulu me suivre ? Les déserts et les montagnes, voilà mes témoins ! » Dans l'église régnaient la confusion et l'agitation. Tout pouvait encore arriver, en particulier perdre sa flamme précieuse si près du but, dans la cathédrale à laquelle il avait tant rêvé. A ce moment, un oiseau se réfugia dans l'église, frappa de ses ailes la f1amme que le chevalier avait à la main et l'éteignit. Notre homme, au comble du désespoir, se jeta à terre, ses yeux se remplirent de larmes et il s'évanouit de douleur. Il fut réveillé par les cris des gens qui poursuivaient l'oiseau voltigeant dans l'église ; ses ailes avaient pris feu, et il transportait la sainte flamme dans toute la cathédrale. Il vola en sifflant désespérément un certain temps, avant de s'effondrer, consumé, devant l'autel. Le fils de Raniero courut alors rallumer sa torche à la flamme qui s'éteignait sur ses ailes ; et c'est ainsi qu'il put enfin allumer son cierge devant la Vierge de la cathédrale de Florence et accomplir son vœu. C'était la preuve que tous cherchaient. Son nom, Pazzo, devint celui de toute sa descendance, la famille de Pazzi. C'est ainsi que la folie de la haine et de la guerre peut être vaincue par la fidélité au feu de l'amour de Dieu, plus fort que la peur de paraître insensé aux yeux du monde. C'est ainsi qu'a vécu sainte Marie Madeleine de Pazzi.
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