
| Sainte Flamme |
|
Page 2 sur 2
AIMERPressentant que le Seigneur voulait la faire participer encore une fois à sa Passion, elle le supplia en ces termes : « O mon très doux et amoureux époux, si tu te plais à me faire le don de participer aux douleurs de ta Passion, je t'en prie, que cela se passe entre moi et toi, et n'apparaisse pas aux créatures. Que mon corps souffre autant que tu veux pourvu qu'il ne le manifeste pas et ne révèle aucun signe extérieur. » Mais, après le déjeuner de jeudi saint, elle entra en extase, et commença sa longue participation à la passion du Seigneur par la contemplation de la rencontre d'adieu de Jésus avec sa Mère. Elle se rendit dans les mêmes salles et les mêmes pièces qu'en 1585, lorsque le Seigneur la fit participer à sa Passion. Au cours de la Cène, comme les apôtres, elle reçut la communion des mains de Jésus. Parmi les divers passages de sa contemplation, nous aimons souligner, à propos de l'agonie de Jésus dans le jardin de Gethsémani, une réflexion pleine d'audace qui témoigne de la grande familiarité de Marie Madeleine avec le Père et le Christ. « O Christ béni, dans un jardin tu priais le Père qui t'a engendré et toujours t'engendrera ; il t'aime, t'honore, te glorifie : pourtant il ne t'exauce pas. O Père éternel, tu as bien écouté Moïse au désert ! Tu avais dit de ton Fils : Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui j'ai mis tout mon plaisir, écoutez-le (Mt 17,5). Tu as recommandé une chose que toi-même ne fais pas : Ecoutez-le. Comment veux-tu que le serviteur écoute le Fils de ce Père qui n'écoute pas son propre Fils ? Ecoutez-le. Il prie pour moi, et je prierai pour lui, mais je prierai comme lui : Non pas ma volonté (Cf. Lc 22,42). O mon Christ, tu avais bien dit récemment que tout ce que nous demanderions en ton nom nous serait accordé ; or c'est toi maintenant qui demandes et tu n'es pas exaucé ! O mon Christ, Verbe éternel et mon époux, comment veux-tu que je me fie à ces paroles que tu as prononcées : Demandez et vous recevrez, cherchez et vous trouverez, frappez et l'on vous ouvrira (Mt 7,7), si tu frappes aux oreilles de ton Père éternel et qu'il ne t'écoute pas ? Cependant il n'y avait pas de fraude en sa bouche (1 P 2,22). Ta demande était juste, et tu ne fus pas exaucé. » C'est au cours de cette extase, le vendredi saint, que Sœur Madeleine Mori fut guérie. Celle-ci souffrait de la goutte. Ce jour-là, elle se fit porter par ses Sœurs auprès de Marie Madeleine qui était en extase. Elle s'approcha et voulut la toucher. Elle se sentit alors guérir et revint dans sa cellule sans l'aide de personne, sur ses propres jambes. Et plus jamais elle ne souffrit de cette maladie. Le jour de Pâque, Marie Madeleine contempla six des sept apparitions du ressuscité ; elle commença par l'apparition à sa Sainte Mère. Malheureusement les sœurs ne nous ont laissé aucune note de cette extase d'environ deux heures et du dialogue entre Jésus et sa Mère. Suivent les apparitions à Marie Madeleine, aux trois Maries, à saint Pierre, à saint Jacques et aux deux disciples d'Emmaüs. Le lundi, elle contempla l'apparition aux onze apôtres. Le lendemain, elle eut un excès d'amour, en appelant la plénitude de l'amour divin sur elle. « Vie vivifiante, douce et aimable ! Amour, viens habiter dans mon coeur. Enflamme tout mon être de toi, afin que je puisse t'aimer. Viens, Amour. Amour, si tu reposes en ceux qui cherchent ton amour et ton honneur, ai-je jamais cherché autre chose ? Hâte-toi donc, viens, Amour ! Tu reposes dans le sein du Père, et moi aussi, Amour, de toute éternité, je fus dans son esprit. Tu me diras que tu es Dieu en personne, alors que moi j'ai été faite à ton image et à ta ressemblance. Si tu aimes reposer dans des vases purs, en voici un qui n'a jamais désiré autre chose que la pureté. Je t'accorde que je l'ai salie par ma faute, mais je reçois si souvent le sang du Verbe qui enlève tout péché. Si tu demeures en tes épouses, je m'en glorifierai, car il m'a appelé, j'ai entendu sa voix et lui ai répondu. Il m'a épousée, je lui ai présenté mon doigt. Viens donc, Amour ! Amour, tu dis que tu te nourris de sang. Si je ne peux pas te donner celui-ci, je t'offrirai celui du Verbe ; mon Christ, cloué sur la croix, m'en est témoin, je me glorifierai de laisser couper à chaque heure mille fois tous mes membres et verser tout mon sang. Viens donc, Amour. Amour, si je connaissais une âme qui possède entièrement l'amour, tout de suite j'irai la trouver ; mais puisque je n'en connais pas, c'est toi, Amour, que j'appellerai. Amour, que veux-tu que je demande quand je prie d'être transformée en toi ? Je te demande de me porter sur tes ailes et de m'unir au Verbe divin. Je demeure volontiers dans cette prison parce que je vois que c'est ta volonté ; mais si je voyais ta volonté s'en écarter, tout de suite je demanderai d'en être libérée. O mon Amour, de grâce, fais que je te connaisse vraiment. » Lundi 6 avril, elle fit en extase son examen de conscience. Les sœurs notèrent que cela « fut très utile pour apprendre avec quel soin et quelle finesse nous devons examiner notre conscience quand nous nous mettons en la présence de Dieu. » Donnons un petit aperçu de cette finesse de conscience de Sœur Marie Madeleine en transcrivant le commencement de son examen. « O mon Jésus, quelle a été ma première pensée, aujourd'hui ? Je dois regretter qu'elle n'ait pas été pour toi ; ce fut plutôt la crainte qu'il ne fût déjà tard pour appeler tes épouses à la prière, que la pensée de m'offrir à toi et de t'honorer. Je le regrette, mon Seigneur, j'ai bien raison de le regretter, car comment pourrais-je espérer dépenser toute ma journée en ton honneur, si déjà la première pensée n'a pas été pour toi, pour toi seul, mais pour le respect des créatures ? Ensuite je me suis rendue au choeur pour m'offrir à toi, mais je ne me suis pas abandonnée en tout et pour tout à ta volonté. Ô Dieu de bonté, quelle miséricorde pourrais-je recevoir de toi, puisque je ne me suis pas complètement abandonnée à toi ? Fais-moi miséricorde, mon Seigneur. Je sais bien que je ne la mérite pas, que je mérite plutôt mille et mille enfers. Etant allée à ta louange, j'ai fait davantage attention à celles qui omettaient les cérémonies et les inclinaisons prescrites, qu'à t'honorer et à t'offrir mes louanges en union avec celles des esprits bienheureux. Je peux te demander miséricorde, ô grand Dieu, parce qu'en ce qui te revient, ta louange, j'ai commis tant d'imperfections. Puis, lorsque je me suis présentée pour recevoir ton Corps et ton Sang, je devais venir avec toute l'affection et tout l'amour possibles ; je regrette de ne pas l'avoir fait avec l'intention de faire mémoire de ta passion, comme tu nous l'as dit, ni d'avoir pensé à unir mon âme à toi. Mais j'ai cherché le moyen d'apaiser mon coeur. Oui, j'ai entendu ta Parole, mais j'ai pensé si ce que tu faisais dire à ton Christ [c'est-à-dire au prêtre] était vrai plutôt que de penser à ton amour pour moi. Alors, Seigneur, je ne puis demander que ta miséricorde, et elle sera bien grande si tu permets que mon âme n'aille pas, là où tu es blasphémé par la multitude. Alors que j'allais recevoir ton sang, dans le sacrement de la pénitence, j'ai pensé davantage à ce que je dirais à ton Christ pour apaiser mon coeur plutôt qu'au bienfait de laver mon âme dans ton sang, et j'ai douté que tu me donnerais l'aide et la grâce pour apaiser mon coeur. » Et sa conclusion : « Enfin, Seigneur, voilà la nuit, je n'ai rien accompli sans t'offenser. Que dois-je faire, ô mon Dieu, t'ayant tellement offensé, aujourd'hui ? Je ne veux pas te faire une dernière offense, celle de ne pas me confier à toi, à ta miséricorde. Je sais bien, mon Seigneur, que je ne mérite pas le pardon, mais le sang que tu as répandu pour moi, me fait espérer que tu me pardonneras. » Le 13 de ce même mois, elle eut la vision symbolique du combat continuel qui se fait dans l'âme entre trois vertus et les vices opposés. Elle fut accompagnée par sainte Catherine de Sienne qui lui expliqua comment l'âme pouvait remporter la victoire dans ces trois batailles : en se servant de l'humilité contre la vaine gloire, de la charité contre l'amour-propre et de l'amour divin contre l'amour corrompu du prochain, l'amour selon la chair. Le 3 mai 1592, eut lieu l'admirable extase qui est une synthèse magnifique de la vocation de la carmélite : aimer et faire aimer l'Amour, brûler de ce feu divin et le faire brûler dans le cœur du prochain. Nous y reconnaissons un sommet de son ardent amour, l'expression mûre d'une âme qui a traversé victorieusement les tentations les plus redoutables de l'existence spirituelle et se livre sans aucune réserve à sa force débordante. « Tout de suite après la communion, elle entra en extase ; elle eut alors un extraordinaire débordement d'amour. [...] Elle s'arrêta sur l'amour que nous manifesta le Verbe fait homme, un amour qu'elle savourait et qui l'envahissait à tel point qu'elle était forcée de crier très fort : Amour, Amour ! O Amour, qui n'es aimé ni connu ! Amour, donne-toi à toutes les créatures ! Amour! si tu ne trouves où te reposer, viens tout entier en moi car moi, je t'accueillerai bien. O âmes créées d'amour et par amour, pourquoi n'aimez-vous pas l'Amour ? Et qui est l'Amour sinon Dieu, et Dieu est l'amour ? Dieu est amour, et celui-là même est mon époux et mon amour. Cet Amour qui est le mien n'est pas aimé ni connu. O Amour, tu me fais fondre et consumer. Tu me fais mourir et pourtant je vis. Amour, tu me fais sentir une grande peine, à tel point que mon corps y participe lui aussi, en me faisant connaître comme tu es peu connu. Cette peine, elle la manifestait par les gestes et les mouvements de son corps, car elle ne s'arrêtait point. Parfois elle écartait les bras, ou battait des mains ; tantôt elle prenait la tunique et le manteau qu'elle avait sur elle et avec beaucoup de force elle tirait, de telle manière qu'elle déchira un morceau du manteau et aussi de la tunique, et elle ne cessait de dire : Amour, Amour, et d'appeler les âmes afin qu'elles aillent à son Amour. La flamme de l'amour divin brûlait tellement en son âme qu'elle transparaissait en son corps, dans son visage tout enflammé ; et par cette grande chaleur, elle ne pouvait rien supporter sur la poitrine et s'éventait comme lorsqu'on ressent une grande ardeur. Ensuite elle se leva d'un bond et alla courant par tout le jardin plusieurs fois, et presque par tout le couvent, et disait qu'elle cherchait des âmes qui connussent et aimassent l'Amour. Et toujours elle appelait l'Amour ou parlait avec l'Amour ; et parfois, rencontrant quelque Sœur, elle la prenait et l'étreignait très fort, en lui disant : Âme, aimez-vous l'Amour ? Comment pouvez-vous vivre ? Ne vous sentez-vous pas consumer et mourir d'amour ? Et elle disait de semblables paroles croyant que chacune sentait ce qu'elle ressentait. Après s'être ainsi promenée par tout le couvent, elle s'accrocha aux cloches et aux sonnettes et sonnait criant à haute voix : A l'Amour, âmes, venez aimer l'Amour par qui vous êtes aimées ! A l'Amour, âmes ! Et elle ne cessait de dire ces paroles. Enfin, elle monta au choeur au-dessus de l'église, en descendit la croix avec le Crucifix qui était sur les grilles et, l'embrassant très fort, elle resta là en extase jusqu'à 22 heures, sans prendre aucune nourriture corporelle du soir précédent jusqu'au soir de ce jour. Mais elle goûta tellement à l'amoureux côté et aux plaies sacrées du Christ crucifié, son unique amour, que son corps aussi en fut rassasié ; nous la voyions la bouche attachée à son côté, avalant comme lorsqu'on boit une liqueur, disant aussi quelques mots, par lesquels on comprenait qu'elle était doucement nourrie par ces plaies. » |
||||