Les éléments du Charisme carmélitain

Inspiré par la grâce de l’Esprit Saint, le FrèreCarme vit à la suite de Jésus Christ dans une conversion continuelle, recherchant le visage du Dieu vivant, la communion fraternelle (« koinomia ») et la solidarité avec le peuple. Tous rassemblés autour de la fontaine d’Elie et de la chapelle dédiée à Sainte Marie du Mont Carmel, les Carmes vécurent leur propre expérience de conversion continuelle au Christ, selon les valeurs caractéristiques exprimées sous trois aspects : la dimension contemplative de la vie, la fraternité et la mission.

 

La dimension contemplative de la vie

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Depuis les origines, la fraternité du Carmel a choisi un style de vie contemplative, aussi bien dans ses structures que dans ses valeurs fondamentales. Le style contemplatif de la vie découle évidemment de sa Règle. En effet, elle met en valeur une fraternité à l’écoute priante de la Parole de Dieu et assidue dans la célébration de la louange du Seigneur, une fraternité composée de personnes formées par la force de l’Esprit et qui vivent dans la chasteté, dans de saintes pensées, dans la justice, dans le travail, dans le silence et dans le discernement.

 

La fraternité

Notre règle nous appelle ‘Frères’ (‘Fratres’). Ce nom souligne la qualité des rapports et des relations interpersonnelles qui caractérisent la vie communautaire, s’inspirant du modèle de vie de la communauté primitive de Jérusalem. Etre frères signifie croître dans l'égalité et dans le partage des biens, spécialement le partage d’un projet commun de vie selon notre règle. Notre fraternité carmélitaine nous invite, inspirés par la Parole de Dieu et en communion avec l’Eglise, à prier en solitude, en communauté, et à partager l’expérience de notre oraison avec le peuple de Dieu qui nous entoure.

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La mission

Comme Fraternité contemplative, nous recherchons le visage de Dieu au cœur du monde. La fraternité du Carmel se considère comme une partie vivante de l’Eglise et de son histoire. En fait, le parcours indiqué par la Règle invite le Carme à suivre les chemins tracés par l’Esprit du Seigneur ; il est témoignage de solidarité et de généreux service envers l’Eglise. Le couvent, signe et lieu de rassemblement où se réunissent l’assemblée et la famille, est aussi l’image du style ouvert et accueillant du Carmel, pour partager avec les frères l’unité des cœurs et l’expérience de Dieu qui se vit au sein de la fraternité.

Elie à l'Horeb (1r,19, 1-15) expérimenter Dieu dans le désert

Akhab parla à Jezabel de tout ce qu’avait fait Elie, et de tous ceux qu’il avait tués par l’épée, tous les prophètes. Jézabel envoya un messager à Elie pour lui dire : « Que les dieux me fassent ceci et encore cela si demain, à la même heure, je n’ai pas fait de ta vie ce que tu as fait de la leur ! » Voyant cela, Elie se leva et partit pour sauver sa vie ; il arriva à Béer-Shéva qui appartient à Juda et y laissa son serviteur. Lui-même s’en alla au désert, à une journée de marche. Y étant parvenu, il s’assit sous un genêt isolé. Il demanda la mort et dit :  « Je n’en peux plus ! maintenant, Seigneur prend ma vie, car je ne vaux pas mieux que mes pères. » Puis il se coucha et s’endormit sous un genêt isolé. Mais voici qu’un ange le toucha et lui dit : "Lève-toi et mange ! » Il regarda à son chevet et il y avait et il y avait une galette cuite sur des pierres chauffées, et une cruche d’eau ; il mangea, il but, puis se recoucha. L’ange du Seigneur revint, le toucha et dit : "Lève-toi et mange, car autrement le chemin serait trop long pour toi. » Elie se leva, il mangea et but puis, fortifié par cette nourriture, il marcha quarante jours et quarante nuits jusqu’à la montagne de Dieu, l’Horeb. Il arriva là, à la caverne et y passa la nuit. La parole du Seigneur lui fut adressée : « Pourquoi es-tu ici, Elie ? » Il répondit :  « Je suis passionné pour le Seigneur, le Dieu des puissances : les fils d’Israël ont abandonné ton alliance, ils ont démoli tes autels et tué tes prophètes par l’épée  je suis resté moi seul et l’on cherche à m’enlever la vie. » Le Seigneur dit : « Sors et tiens-toi sur la montagne, devant le Seigneur ; voici,  le Seigneur va passer. » Il y eut devant le Seigneur un vent fort et puissant qui érodait les montagnes et fracassait les rochers ; le Seigneur n’était pas dans le vent. Après le vent, il y eut un tremblement de terre ; le Seigneur n’était pas dans le tremblement de terre. Après le tremblement de terre, il y eut un feu ; le Seigneur n’était pas dans le feu. Et après le feu le bruissement d’un souffle ténu. Alors, en l’entendant, Elie se voilà le visage avec son manteau ; il sortit et se tint à l’entrée de la caverne. Une voix s’adressa à lui : « Pourquoi es-tu ici, Elie ? » Il répondit : « Je suis passionné pour le Seigneur, le Dieu des puissances : les fils d’Israël ont abandonné ton alliance, ils ont démoli tes autels, et tué tes prophètes par l’épée ; je suis resté moi seul et l’on cherche à m’enlever la vie. » Le Seigneur lui dit : « Va, reprends ton chemin en direction du désert de Damas. »

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Le Carmel : une marche dans le désert

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Depuis les origines, le Carmel fait l’expérience du ‘désert’. Il ne s’agit pas simplement d’un fondement historique, d’un lieu géographique ou d’une forme monacale de vie, mais d’une structure dynamique de vie centrée uniquement sur Dieu . Le désert, pour le Carmel, n’est pas un lieu que l’on choisit pour jouir de la présence gratuite de Dieu, ni d’un refuge où l’on adore Dieu comme un idole. Le désert des premiers Carmes était un vrai désert au sens littéral du terme. Mais, en même temps, ils avaient abandonné les attaches familiales pour vivre en étrangers sur la terre du Seigneur, en se livrant à une vie de contemplation et en suivant le Christ crucifié.

Laissant la sécurité du désert familial du Carmel, les Carmes emportèrent en Europe l’expérience intériorisée. En acceptant l’état de Mendiants, il voulaient vivre l’incertitude de la pauvreté. Pour survivre, les Carmes ont dû construire le désert spirituel dans leur cœur, en devenant des hommes de foi pure. Ils ont choisi Elie, l’homme du désert, comme Père et Guide. Ils ont reconnu cette même foi en Marie lorsqu’elle prononce son ‘Fiat’ solennel . Ces deux modèles qui ont vécu dans un désert spirituel ont aidé les Carmes à se comprendre et à façonner leur identité.

Privés désormais du désert géographique des origines, les Carmes ont dû s’en former un, intérieur, à travers un processus continu de dépouillement de soi-même, abandonnant peu à peu les soutiens humains et toute espèce de sécurité matérielle, idéologique ou spirituelle. Le désert carmélitain devient donc, inévitablement, un désert mystique : un désert de foi et d’amour, qui demande ‘du temps libre pour Dieu’ (‘Vacare Deo’) et la ‘pureté de cœur’ (‘Puritas cordis’).

Dans la spiritualité carmélitaine, le désert est la vie contemplative. Dans le processus de transformation spirituelle, nous sommes dépouillés de nos préoccupations, de nos besoins et nous sommes remplis de Dieu qui devient notre unique Absolu. Ainsi, mourir à soi-même et renaître en Dieu coïncident parfaitement. Mais nous ne pouvons que nous préparer à entrer dans ce désert, car c’est Dieu qui nous y introduit. Le processus de dépouillement du désert (‘la nuit obscure’) est donc impossible sans l’intervention directe de Dieu : le désert est le ‘lieu’ où Dieu entre dans l’histoire humaine par un processus continuel d’incarnation. Dépouillés petit à petit de nous-mêmes, nous sommes prêts à être revêtus de Dieu . La dimension contemplative de la vie carmélitaine nous rend attentifs à Dieu qui agit en silencieusement en nous. La contemplation est donc le processus spirituel et mystique qui nous transforme en nous introduisant dans l’existence amoureuse de Dieu. La vie carmélitaine est caractérisée par la tension continue et insoluble entre, d’une part, la solitude et le silence (le désert) et, d’autre part, la charité fraternelle (la communauté). Le désert est donc l’espace dans lequel Dieu peut naître.

Frère Nicolas le Français

Nicolas serait né à Narbonne et mort le 29 avril 1280 ou 1282. En 1247, Innocent IV transforma l’Ordre des « Frères ermites du Mont Carmel » en Ordre mendiant. Presque aussitôt, les Frères commencèrent à s’établir dans les villes européennes. Cette orientation déplut à Frère Nicolas le Français, Prieur Général de l’Ordre depuis 1266. IL démissionna en 1271 et se retira au « désert » de Fontamie, en Chypre, d’où il adressa une lettre à l’Ordre, intitulée « Ignea Sagitta » (Flèche de Feu), reproche avec vigueur aux Carmes d’avoir abandonné l’idéal primitif de la Contemplation ; il les exhorte à quitter les activités des villes pour revenir aux ermitages. Frère Nicolas juge illégitime pour le Carmel la « cura animarum » (l’apostolat). La lettre enflammée de Frère Nicolas ne réussit pas à arrêter l’évolution de l’Ordre vers les Mendiants, c’est à dire le passage de la vie érémitique stricte à une vie mixte. Mais cet idéal du désert sera toujours repris par les nombreuses réformes de l’Ordre du Carmel, notamment celle de Sainte Thérèse de Jésus (XVIe s., Espagne) et celle de Jean Soreth (XVe s., France) et celle de Touraine (XVIIe s., France).

La quête inlassable du désert carmélitain

« Ainsi celui qui a établi nos Pères dans la solitude de la montagne  s’est donnée lui-même en modèle à eux et à leurs successeurs (…) . Cette règle de notre sauveur nos prédécesseurs l’ont suivie depuis l’Antiquité . Connaissant leur imperfection, ils demeuraient longtemps dans la solitude de l’Ermitage.

Parfois, mais rarement, lorsqu’ils se proposaient d’aider leurs proches, sans toutefois des desservir eux-mêmes, ils descendaient de l’ermitage et semaient abondamment, en les secouant au battage de la prédication, les grains que dans la solitude ils avaient doucement moissonnés sous la faux de la contemplation. (…)

Dans la solitude, tous les éléments nous protègent à souhait. Le firmament orné d’étoiles et de planètes harmonieusement ordonnées nous attire et nous conduit par sa beauté à de plus hautes merveilles. Les oiseaux, revêtant en quelque sorte une nature angélique, nous réjouissent en modulant doucement la suave mélodie de leur chant. Les montagnes, selon la prophétie d’Isaie, instillent en nous une extraordinaire douceur et les collines, nos sœurs, ruissellent de lait et de miel que, dans leur égarement, ne goûteront pas les amateurs de ce monde. Quand nous psalmodions à la louange du Créateur, les monts qui nous entourent, nos frères conventuels, louent avec nous le Seigneur en manière identique à notre voix : frappant avec élégance le plectre de notre langage, et modulant musicalement nos vers dans l’air, ils résonnent dans un ton accordé au nôtre. Les racines germent, l’herbe verdit, le feuillage des arbres nous réjouit en applaudissant à sa manière, et les fleurs merveilleuses, par des flots de parfum admirable, s’efforcent de nous sourire pour égayer notre solitude. Des lampes silencieuses nous exhortent de leurs conseils solitaires ». (Nicolas le Français, La Flèche de Feu, chap. VI et XI, Carmes de Bourges, 1992).

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Le livre de la "Formation des premiers moines"

Elie, ce prophète de Dieu, est le premier moine ; il est à l’origine de cette sainte institution. Tendu en effet vers la contemplation divine, aspirant à un plus grand progrès, il se retira loin des villes, se dépouilla de tous les biens terrestres, de tous les biens du monde, et ainsi, le premier, de son plein gré, commença à mener une vie érémitique, religieuse et prophétique (…). La parole de Dieu fut adressée à Elie, lui disant : « Eloigne-toi d’ici, marche face à l’Orient, cache-toi dans le torrent de Carith qui est en face du Jourdain ; là tu boiras du torrent ; et j’ai ordonné aux corbeaux d’y porter ta nourriture » (1 R 17, 2-4)

Or ces commandements salutaires auxquels l’Esprit Saint inspira à Elie d’obéir (…) doivent mot à mot subir notre examen à nous, moines ermites, au point de vue historique et plus encore mystique, avec d’autant plus d’application qu’ils comportent une institution plus riche : la manière de parvenir à la perfection prophétique et au terme de la vie religieuse érémitique. Dans cette vie, nous distinguons une double fin : l’une que nous atteignons par notre labeur et l’exercice des vertus avec l’aide de la grâce divine : offrir à Dieu un cœur saint et pur de toute souillure actuelle du péché ; nous y parvenons lorsque nous sommes parfaits et en Carith ; c’est à dire cachés dans cette charité. L’autre fin de cette vie nous est proposée en vertu d’un don pur de Dieu ; elle consiste à goûter d’une certaine manière en notre cœur, à expérimenter dans notre esprit, la force de la divine présence et la douceur de la gloire d’en haut, non seulement après la mort, mais même en cette vie mortelle. Voilà ce qui est proprement boire au torrent de la joie de Dieu. Cette fin, Dieu l’a promis à Elie, en lui disant : « Et là tu boirais au torrent » (L’INSTITUTIONDES PERMIERS MOINES , in Les plus vieux textes du Carmel (Vigne du Carmel), Paris, Seuil, 1945, ch. II, pp. 112-114).

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Ce fut Frère Philippe Ribot, Catalan qui rassembla dans une unique collection dix livres sur l’histoire de l’Ordre (1379 et 1391) . Les sept premiers livres de cette collection s’appellent « De Institutione primorum monachorum ». Ce livre nous offre une exposition systématique de la spiritualité du prophète Elie vécue par le Carmes du XIVe siècle. L’institution a été le principal ouvrage de lecture spirituelle entre le XIVe et le XVIIe siècle. Ce livre jouissait d’une grande autorité dans l’Ordre, il était même connu comme étant la « Première Règle » du Carmel, avant même la Norme de Vie de Saint Albert. Par ailleurs, bien probablement, Sainte Thérèse de Jésus et Saint Jean de la Croix se sont nourris de la spiritualité de ce chef-d’œuvre de la littérature carmélitaine médiévale.

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