Au long des siècles, le Tiers-Ordre carmélitain a donné à l'Eglise de nombreux fruits de sainteté. Il convient de rappeler en particulier ceux dont la mémoire est toujours vivante.

Nous aimons nous souvenir de :

Saint Georges Preca (1880-1962)

Georges Preca

Georges Preca est né à La Valette, capitale de Malte, le 12 Février 1880, à quelques pas du Sanctuaire de Notre Dame du Mont Carmel. Il a grandi dans une famille profondément chrétienne. Selon la coutume de l'époque, lorsqu'il était encore enfant, il reçut le Scapulaire du Carmel. Après ses études à l'école publique, il est entré au Grand Séminaire. Quand il fut ordonné diacre, lui qui avait toujours été de santé fragile, il tomba gravement malade; par l'intercession de St. Joseph il fut guéri et sera ensuite ordonné prêtre, le 22 Décembre 1906.

 

Avant même son ordination, il avait remarqué que l'enseignement du catéchisme était indispensable. C'est pourquoi il avait écrit en latin des statuts qu'il pensait envoyer au Pape Pie X, afin de créer une société de diacres permanents destinés à aider les évêques en enseignant le catéchisme.

 

Au début de 1907, le jeune prêtre commença sa mission. En réponse à l'appel de Dieu d'aider le peuple chrétien à travers l'instruction catéchétique, il rassembla autour de lui un groupe de jeunes adultes, les instruisant dans les valeurs et les vertus chrétiennes et les aidant à prendre conscience de l'amour infini de Dieu pour tous les hommes. Ce groupe constitua le noyau de la "Société de la Doctrine Chrétienne", association de laïcs célibataires dédiés à la Catéchèse, appelée communément M.U.S.E.U.M. (initiales de Magister Utinam Sequatur Evangelium Universus Mundus = Maître, que le monde entier suive l'Evangile).

 

Le Père Georges a consacré toute sa vie à cette œuvre d'éducation religieuse des enfants et des jeunes accomplie par des laïcs bien préparés. L'idée centrale de sa spiritualité et de sa théologie est le mystère de l'Incarnation. Les paroles "Le Verbe s'est fait chair" sont l'emblème de la Société qu'il a fondée, et de sa vie.

 

Il avait remarqué tout particulièrement un jeune travaillant aux chantiers navals, Eugène Borg. Il lui avait expliqué la Passion de Jésus Christ en suivant le récit de l'Evangile selon saint Jean. Et, plus tard, Eugène Borg devint le premier supérieur général de la société du Père Georges.

 

Ce saint prêtre ne se contentait pas du minimum. Il fit des études approfondies sur la Sainte Ecriture et écrivit 150 livres et articles. Le sacrement de réconciliation était une composante forte de son apostolat. En étudiant ce que fut sa vie, nous pouvons voir combien il avait une âme mystique qui cherche uniquement Dieu.

 

Depuis son enfance, il s'était engagé à imiter la Vierge Marie, dont il portait toujours le Scapulaire. En juillet 1918, pour s'investir davantage à la suite de la Vierge Marie il entra dans le Tiers-Ordre Carmélitain; le 26 Septembre 1919, il fit sa profession et prit comme patron le bienheureux Franco de Sienne, dont il a porté le nom et essayé d'imiter les vertus. Il avait choisi le nom de ce bienheureux parce que, lui aussi, se considérait comme un grand pécheur.

 

Il sentait fortement son appartenance à la Famille Carmélitaine; il participait activement à la vie du Tiers Ordre, donnait des conférences sur la spiritualité du Carmel, et, dans ses écrits, utilisait souvent son nom de Tertiaire.

 

En 1952, en signe de reconnaissance de son infatigable engagement à la diffusion de la dévotion à Notre Dame du Mont Carmel, le Prieur Général, Fr. Kilian Lynch, l'affilia à l'Ordre du Carmel. Ses rapports avec les Carmes furent toujours très amicaux. Il avait un grand amour et une grande dévotion pour Notre Dame du Mont Carmel qu'il partagea, en premier lieu, avec les membres de la Société qu'il avait fondée, leur rappelant qu'il ne suffit pas seulement de porter le Scapulaire de Notre Dame du Mont Carmel mais qu'il faut aussi le faire connaître.

 

Contrairement à ce que ses confrères et le médecin pensaient, le Père Georges vécut longtemps. Il est mort le 26 Juillet 1962 dans la ville de St. Venera, où il a passé ses dernières années auprès des Carmes. Son souvenir est toujours vivant chez de nombreuses familles de Malte.

 

Le Père Georges est un saint de notre temps, non pas à cause d'événements extraordinaires qu'on pourrait trouver dans sa vie, mais surtout pour le monument vivant qui est la Société du M.U.S.E.U.M., aujourd'hui présente en Australie, au Soudan, au Kenya, en Angleterre, en Albanie, et au Pérou.

 

Le témoignage du Père George est une preuve que le Tiers-Ordre Carmélitain est un chemin de sainteté aussi pour les prêtres diocésains comme nous le dit le prologue de la Règle du Tiers-Ordre Carmélitain.

 

Ce prêtre a été un digne fils du Carmel, non seulement parce qu'il en portait le Scapulaire, en a été Tertiaire et parlait souvent de la Vierge Marie, mais surtout parce qu'il a vécu dans l'intimité et l'union avec le Père, au service de ses frères, à l'exemple de la Vierge Marie.

 

Georges Preca fut béatifié le 9 mai 2001, par le Pape Jean-Paul II, et canonisé le 3 juin 2007, par le Pape Benoît XVI. Sa mémoire liturgique est célébrée dans l'Ordre carmélitain le 9 mai.

Carmen de Sojo (1856-1890)

Carmen de sojo

Carmen de Sojo n'avait que 15 ans et 4 mois quand, le 13 mai 1872, elle se tenait aux côtés du Docteur Georges Anguera, âgé de 31 ans. Ils s'étaient rencontrés à l'hospice des Petites Soeurs des Pauvres dans leur Reus natal (Catalogne). C'était dans la chapelle de ces Religieuses qu'ils se vouèrent fidélité jusqu'à la mort. L'après-midi de leur mariage se passa à nourrir les personnes âgées habitant à l'hospice de Marie.

L'enfance de Carmen

Carmen avait un lien avec le Carmel depuis le jour de sa naissance qui avait eu lieu le 15 octobre 1856, le jour de la fête de Sainte Thérèse d'Avila. Dans un pays où le nom est plus important que le jour anniversaire de la naissance, il n'est pas étonnant que Carmen ait développé une solide et tendre dévotion à la Vierge Marie sous le vocable de Notre-Dame du Mont Carmel. La mère de Carmen dirigeait énergiquement la maisonnée; elle le faisait d'une manière catholique traditionnelle. Des amis avaient remarqué que la méthode éducative de la mère était très stricte ; en outre, elle ne cachait pas ses préférences pour son fils Eusèbe, le frère unique de Carmen. Néanmoins, jusqu'à la fin de sa vie, Carmen eut une grande vénération pour sa mère comme l'attestent de nombreuses lettres...

 

Le 15 avril 1867, Carmen fit sa première communion. Son père l'avait accompagnée à l'église pour cet événement et dans l'après-midi, sa mère l'avait emmenée à l'hospice pour servir les pauvres; elles étaient allées ensuite au Sanctuaire de Notre-Dame de la Miséricorde. Une telle leçon n'était pas perdue pour Carmen; la messe et la communion étaient le centre de sa vie, mais elle n'avait cependant pas une spiritualité uniquement verticale car elle était très attirée par l'humanité souffrante. Elle était membre du Tiers-Ordre séculier Carmélitain et servait également dans d'autres organisations charitables telle que la société de Saint Vincent de Paul.

Carmen l'épouse

Elle avait été formée par sa mère pour devenir une bonne maîtresse de maison. Bien qu'étant l'épouse d'un grand docteur de Barcelone et qu'elle eut des aides à domicile, elle considérait comme son devoir de tenir elle-même sa maison. Cependant, elle était bien souvent éprouvée; tout d'abord, son mari commençait tout juste sa carrière, sa clientèle était donc limitée; ensuite, il n'était pas un très bon administrateur, et oubliait bien souvent de réclamer les paiements à ses débiteurs ; enfin, il était extrêmement bon pour les pauvres et souvent il les soignait gratuitement. Cela entraînait donc des restrictions à la maison ce qui ne plaisait pas à la mère de Carmen qui ne se gênait pas pour le dire; Carmen, cependant, prenait tout le blâme pour elle-même et lavait ainsi son mari de toute faute!

 

Carmen acceptait de grand coeur tout ce que Dieu lui envoyait, embrassant joyeusement les diverses croix qui entraient dans sa vie. Comme elle avait une vie spirituelle intense, certains disaient qu'elle avait raté sa vocation et qu'elle aurait dû se faire religieuse. Carmen n'était cependant pas d'accord. Elle avait une fois confié à Raymonde, son amie, qu'elle n'avait jamais réalisé ce que le mariage entraînait comme difficultés et elle se demandait si elle s'embarquerait de nouveau dans cette voie si elle avait à recommencer! Mais cela n'avait été qu'une réaction momentanée au milieu d'une situation familiale tendue. Sa certitude profonde était qu'elle pouvait et devait devenir sainte dans sa vie de mariage et la vie de famille.

 

Elle était reconnaissante envers son mari qui partageait ses convictions religieuses et elle trouvait tout à fait normal de lui parler dans des lettres de leur idéal commun de devenir saints: «Monseigneur Casanas m'a dit qu'il avait reçu une lettre de toi hier et qu'il était très content de toi. Quelle joie que tu sois si bon et que l'évêque se charge de ta direction spirituelle! Je peux déjà te voir voler sur le chemin de la perfection jusqu'aux hauteurs célestes; c'est vrai n'est-ce pas que tu me tendras la main et que tu aideras ta pauvre épouse à atteindre ton niveau et à devenir sainte. Dis-moi quelque chose de ce que t'a dit l'évêque» (lettres de Carmen de Sojo transcrites par le Père Soler, O.Carm., et actuellement dans les archives du Postulateur Général du Carmel, IV 11 p. 26).

 

Carmen était fréquemment séparée de son mari et cela durant de longues périodes, à cause de l'état précaire de sa santé. C'est une chance d'avoir les lettres qu'elle adressait à Georges; elle lui écrivait tous les jours et était déçue lorsqu'il ne répondait pas. Ses lettres étaient simples, affectueuses, pleines de détails sur la famille, sur elle-même et sur ses activités quotidiennes, choses qu'elle savait que son mari voulait connaître. Mais ce qui nous surprend, ce sont les expressions ardentes d'amour qu'elle lui écrivait! Il semble qu'elle cherchait tous les moyens pour lui dire combien elle l'aimait, et ce qu'elle désirait, c'était entendre la même chose venant de lui. Ces lettres sont la meilleure preuve que nous ayons que Carmen croyait vraiment que sa sainteté venait de son état de mariage et non pas malgré lui.

Séparations forcées

Une fois mariée, Carmen cherchait à exprimer toujours plus pleinement son amour à Georges. Elle avouait que l'amour est plus facile à expérimenter qu'à décrire. Elle ne pouvait s'arrêter de dire à son mari combien il lui manquait; même lorsqu'elle avait beaucoup de distractions, elle ressentait un immense vide en elle puisque son époux n'était pas à ses côtés. En août 1873, elle écrivait d'Espluga «Mon bien-aimé, j'ai reçu ta lettre que papa m'a envoyée. J'ai l'impression qu'il y a une année que je n'ai rien reçu de toi. Tu peux imaginer comme cela me semble long depuis que nous ne nous sommes pas vus; le jour est si long qu'il ne pourrait l'être davantage! Tu me manques, mon époux, et ainsi, tout me manque. Je trouve impossible de passer plus de temps sans toi. Viendras-tu dimanche? Adieu... celle qui t'aime à la folie») (lettre p. 12).

 

Non seulement Carmen exprimait son besoin de la compagnie de Georges, mais elle voulait aussi les signes de son affection, ses baisers, ses embrassements. Comment l'âme ibérienne de Carmen pouvait-elle aimer son mari sinon passionnément? «Je t'aime tant que je ne peux rester ici sans toi. J'ai hâte que Pâques arrive pour que je puisse retourner auprès de toi. Sans toi je me sens seule et triste, j'ai besoin de ta compagnie. Quand je te vois j'ai besoin de t'embrasser. Mon bonheur consiste à être unie à toi. Tu es mon bonheur et mon tout. Quand tu me manques tout ce qui m'arrive n'est rien. Au revoir mon époux et mon bien-aimé. Aime-moi beaucoup comme je t'aime, passionnément» (Lettre p. 14).

 

Comme nous le verrons plus loin, Carmen utilisait le même langage lorsqu'elle parlait à Jésus et se livrait à ses demandes aimantes, spécialement en le suivant sur la Croix. «Mon bonheur et mon tout...» La manière de Carmen d'aimer Jésus comme le centre de sa vie était de l'aimer à travers son mari. Elle croyait à sa vocation de mariage; montrer dans son amour conjugal un reflet de l'amour que le Christ avait pour son épouse l'Église.

Partages

Son amour pour son mari impliquait qu'elle partageait tout avec lui; cela signifiait, l'informer de tous les détails de sa convalescence ; elle s’efforçait constamment d’exprimer la place unique qu'il avait dans son coeur.

 

Raymonde, son amie, rappelle les maladies physiques auxquelles Carmen faisait allusion dans ses lettres: «Quand elle se maria, elle souffrait d'un mal de coeur. Plus tard elle prit la tuberculose ; puis elle eut une maladie du foie qui la fit beaucoup souffrir. Quelques années avant sa mort, la tuberculose revint. Elle fut donc malade toute sa vie. Elle souffrit toutes ces épreuves avec patience et même avec joie. Quand elle eut sa première maladie de la poitrine, bien qu'elle ait été seule à cause du travail de son mari qui l’occupait beaucoup à l'extérieur, elle passait ses journées en priant et en chantant joyeusement, désireuse d'aller bientôt au Ciel. Elle souffrit aussi de la cécité.»

 

Les lettres de Carmen et sa vie en général, ne trahissent pas l'étendue de ses souffrances physiques; elle était trop occupée à penser aux autres, à sa vocation dans sa vie, à son mari bien-aimé: « Quand tu m'écris, dis-moi tout; que tu m'aimes, que tu as beaucoup de visites, que tu es heureux ou triste; dis-moi tout ce qui arrive à la maison. Je ferai de même dans mes lettres. Je t'expliquerai tout afin que même si nous sommes séparés nous puissions lire mutuellement notre vie intérieure. Demain je t'écrirai une plus longue lettre. Ton épouse passionnée te laisse; elle est follement amoureuse de toi. Elle vit à peine quand tu es si loin et elle essaie d'aller mieux pour pouvoir retourner auprès de toi. Ecris-moi quelque chose au sujet de la politique pour papa» (Lettre p. 14).

Les enfants

Quand les enfants naquirent (cinq qui se suivirent rapidement après leurs quatre premières années de mariage qui furent stériles), Carmen racontait leur vie dans le moindre détail sachant que leur père médecin désirait avoir de leurs nouvelles. Elle commença une lettre par l'idéal spirituel vers lequel elle et son mari tendaient: « Que les flammes du Sacré-Coeur de Jésus envahissent nos coeurs et rayonnent de son amour divin... Mon cher Georges, hier j'ai reçu ta lettre de Reus dans laquelle tu me dis qu'à ton avis Eusèbe est sérieusement malade et que tu crois fermement que notre cher bienheureux Joseph Oriol le guérira. Tu me dis que papa n'a pas beaucoup la foi; si le Seigneur veut guérir Eusèbe il infusera la foi qu'il faut à papa. Les enfants vont bien. Oriol et Marie sont très contents. Tu trouveras Georges Marie différent, il est potelé et bruyant. Sa petite bouche ne s'arrête pas de bavarder. Il peut presque se tenir tout seul. Oriol et Marie Brigitte me disent qu'ils veulent te voir, que tu leur manques et que tu devrais leur apporter quelque chose, que maintenant ils prient bien. Je vais parfaitement bien. Je mange beaucoup et tu me verras grossie. Gloire à notre bienheureux Joseph Oriol, c'est lui qui nous a accordé cette grâce. Nous devons lui être reconnaissants. Prie Dieu pour ton épouse qui désire te voir ardemment et t'envoie tout son amour» (2 septembre 1884).

Carmen la mère

L'autre partie de son coeur était réservée à ses enfants: Joseph Oriol, Marie Brigitte, Georges Marie, Eusèbe (qui mourut après quelques mois alors que Carmen souffrait d'une cécité étrange) et Jean (qui demeura orphelin à l'âge de trois ans seulement.) Bien que la famille ait voulu mettre les enfants en nourrice, Carmen était résolue à nourrir tous ses enfants malgré sa faible santé.

 

Son fils aîné qui sera avocat, qui était né le 7 octobre 1877 et qui avait 13 ans lorsqu'elle mourut, a laissé un témoignage précieux de l'influence qu’exerça sa maman sur lui, et de sa sainteté en général. «Je me souviens parfaitement que sa dévotion était solide et profonde bien qu'elle évitait volontairement les manifestations extérieures. Cela se voyait très spécialement dans l'église Saint Philippe Néri où elle avait l'habitude d'aller le matin quand sa santé le lui permettait. Son attitude recueillie, sérieuse après la communion ne s'est jamais effacée de ma mémoire.»

 

Dans l'éducation des enfants, elle faisait attention à leur esprit, à leur intelligence et à leur corps: «Elle veillait sur notre pureté même dans les manifestations extérieures avec une délicatesse extrême. Elle prit en charge ma première éducation intellectuelle avec une telle assiduité que même quand elle était aveugle, je croyais qu'elle voyait parce qu'elle remarquait mes petits défauts; je ne pouvais rien lui cacher.»

 

«Je ne peux me rappeler sans émotion que, durant les derniers jours de sa vie, avant d'être confinée dans son lit, elle nourrissait mon frère... tout en souffrant d'une dure toux (signe clair de la maladie dont elle allait mourir.) Elle ne manquait pas de me réveiller à six heures du matin, de préparer mon déjeuner et de contrôler mes leçons du jour. Elle restait à jeun si elle devait aller recevoir l'Eucharistie, ou elle prenait rapidement une tasse de café noir si elle devait le faire. Jusqu'à ce que son souffle ne le lui permette plus elle ne manquait pas de m'accompagner à l'école et de venir me chercher à la sortie. Afin de collaborer le mieux possible avec l'école elle apprenait les rudiments de la grammaire latine qu'elle a retenus assez bien, et un peu de grec.»

 

Ce fils reconnaissant se souvient des cours de religion que lui donnait sa mère. Tout en enseignant à ses enfants le catéchisme et en leur donnant l'exemple des saints, Carmen « s'efforçait de corriger toute tendance sentimentale et les normes qu'elle tâchait d'inculquer à ses enfants, ou du moins à moi, peuvent être résumées comme suit: nous devons tout confier à Dieu avec grande générosité, joie et simplicité. Les moyens pour le faire sont d'abord l'accomplissement de son devoir avec un engagement total, et ensuite la mortification constante que personne ne doit voir. J'en vins à la conclusion que ma mère pratiquait sans cesse un grand nombre de mortifications; j'en ai eu la preuve après sa mort puisque je ne sais plus comment, j'ai découvert diverses disciplines et vêtements de crin.»

Le but d'une mère

Carmen avait reçu une formation stricte dans sa propre famille et était persuadée qu'il ne fallait pas trop gâter les enfants. Pour les préparer à la vie dans le monde réel, aussi bien que dans le monde spirituel, elle les guidait activement à rechercher le bien et à éviter le mal. Elle était convaincue de la validité de la formation qu'elle avait reçue de sa propre mère; l'amour maternel est souvent bien plus manifesté par la fermeté et la correction. Raymonde, la compagne de Carmen témoigna: «Durant les derniers jours de sa vie elle semblait absorbée et unie à Dieu, pénétrée de la pensée de l'Eternité; mais sereine et calme. Elle s'occupa de ses enfants comme si elle devait vivre encore longtemps. Ainsi, par exemple, je la trouvais en train de réprimander son aîné pour une négligence dans ses études. Je remarquais la grande fatigue que cela lui causait, et je lui dis que maintenant c'était à d'autres à faire cela. Énergiquement elle me répondit qu'elle voulait remplir ses devoirs jusqu'à la mort même si cet effort devait lui coûter la vie.»

 

Raymonde explique encore: «Elle avait fait le voeu de s'abstenir de tout plaisir légitime et de toute satisfaction ; elle demandait à Dieu de la laisser souffrir toutes les infirmités et souffrances qui pourraient affecter ses enfants, de la laisser souffrir à leur place.» Ce voeu date du 28 janvier 1860: «A partir de ce moment, je fais le voeu non seulement de refuser tout plaisir légitime, mais aussi de chercher et choisir intérieurement et extérieurement ce qui m'humilie et me déplaît afin d'expier pour mes nombreux manques, pour ceux des grands pécheurs!»

Partager la passion du Christ

Le voeu de Carmen ne s'appliquait pas seulement à son attitude vis-à-vis de ses enfants, mais à beaucoup d'autres aspects de sa vie quotidienne. Il est important de noter la place que son Père spirituel donna à ce voeu; quand il commença à diriger cette personne dont la vie spirituelle était déjà avancée, il chercha prudemment des signes que Carmen était sur le bon chemin et qu'elle ne se trompait pas elle-même ni les autres. Il trouva le moyen le plus commun pour l'éprouver: l'humiliation.

 

Carmen prit son voeu très au sérieux; elle cherchait les moyens pour apparaître insignifiante aux yeux des autres. «Elle savait cacher les vertus qu'elle pratiquait et spécialement les grâces et les charismes que le Seigneur avait déversés en elle. Elle acceptait toujours l'opinion des autres; elle s'humiliait devant les autres jusqu'à être prise pour la personne la plus insignifiante et la plus ordinaire.»

 

«Elle était si indifférente et morte à elle-même, dit un témoin, qu'elle pouvait accepter calmement et froidement avec une grâce égale, à la fois les personnes qui disaient du bien d'elle et celles qui en disaient du mal.»

 

Dans de nombreuses manifestations, elle nous rappelle la Petite Thérèse de Lisieux! Après tout, elles vivaient à la même époque! Une fois, deux femmes qui voulaient se moquer de Carmen le firent en français; elles ne réalisaient pas que Carmen comprenait cette langue. Quand elles partirent et dirent au revoir, Carmen ne montra pas qu'elle avait compris tout ce qu'elles avaient dit.

 

Carmen comprenait que la meilleure manière de souffrir avec le Christ était d'accepter les événements déplaisants de la vie quotidienne. Dans le tréfonds de sa vie conjugale, familiale et sociale, elle trouvait de très nombreuses occasions pour mettre en pratique son voeu.

Consécration dans le mariage

Comme cela arrive aux grandes âmes, Carmen voulait renforcer son désir d'offrir un coeur pur au Seigneur à travers l'amour qu'elle montrait à son mari et à ses enfants. Elle et son mari signèrent tous les deux une consécration que Carmen offrit afin de solenniser leur engagement mutuel dans un amour sponsal pur vécu selon le plan de Dieu. «Très aimé Jésus, à travers votre bonté et votre grâce, je me consacre totalement à vous, exclusivement, et pour toujours...mon coeur, mon corps, mes sens et ma force... Mon bien-aimé Jésus, accepte ma consécration que je vous offre par ma Mère la Vierge Marie, par le bienheureux Joseph Oriol et par mon Ange gardien. Je prie pour mourir mille morts plutôt que de violer ne serait-ce qu'une minute, cette consécration qui est faite par la plus misérable de vos créatures» (le 7 septembre 1881).

Souci des autres

Cette consécration prise littéralement par Carmen, la rendit de plus en plus sensible aux besoins, spécialement aux besoins spirituels des autres; non pas “des autres” dans un sens vague, mais de chaque personne concrète comme par exemple son frère Eusèbe qui avait été préféré à elle par ses parents. Malgré son éducation chrétienne, Eusèbe grandit et ne sut pas résister à la tentation de la vie mondaine et cela l'éloigna des chemins du Seigneur. Carmen intervint à la fois par la prière et les conseils fraternels. Elle ne connut pas la paix tant qu'il ne revint dans la voie de Dieu. Cela se réalisa au moment où il était sur son lit de mort; ce qui arriva à l'âge prématuré de 26 ans!

 

Par son travail dans l'Église, Carmen eut la possibilité d'atteindre ceux qui sont les plus pauvres spirituellement. «La servante de Dieu en vint à connaître une jeune fille qui s'était laissée séduire par un homme... Elle tâcha de l'amener au repentir, ce qui arriva; elle l'amena même à fréquenter les Sacrements. La jeune fille l'assura qu'elle s'occuperait de son bébé et réparerait sa faute par une vie vertueuse et honnête. Quand Carmen savait qu'une personne s'égarait, elle faisait sur elle-même des pénitences et des mortifications. »

 

Cette dernière déclaration éclaircit la recherche de souffrance de Carmen; elle n'avait pas une tendance masochiste, mais elle avait la compréhension profonde de la dimension sacrificielle de l'amour, comme elle est comprise par ceux qui ont marché sur le Calvaire avec Jésus au cours des siècles.

Carmélite

L'affinité de Carmen pour la Carmélite Sainte Madeleine de Pazzi est manifeste; la devise de cette dernière était: souffrir et mourir. Carmen aimait trop pour vouloir être libérée de ce monde d'ici-bas. Elle aimait les autres jusqu'au point de vouloir être privée de la douceur de l'union avec Jésus si elle pouvait souffrir à leur place et ainsi les ramener à la source de leur bonheur, Jésus le Seigneur. Son désir fut exaucé. Tout en continuant à accomplir fidèlement ses devoirs familiaux, elle était affligée de tous côtés! «La souffrance que je sens me tue... comment expliquer ce que je souffre? Je ne sais pas, c'est une lutte terrible! Depuis un certain temps: sécheresse, amertume intérieure, solitude... De terribles tentations m'assaillent; elles brisent mon coeur, je suis ballottée par de furieuses luttes et je ne sais plus que dire. Pour vous donner une idée, il me semble que toutes les fautes du monde pèsent sur moi et broient mon âme. Chaque jour je suis plus convaincue que la croix est sans prix. J'essaie de tout cacher, mais parfois les autres s'en aperçoivent.»

 

C'était son but: ne pas permettre que son offrande sacrificielle d'elle-même pèse sur les autres, spécialement sur ses plus proches; cacher à la fois ses souffrances et ses actes de charité pour qu'ils soient pour Jésus seul.

Le Sacré-Coeur

Carmen était conduite par la plus chrétienne des certitudes: plus nous approchons du Sacré-Coeur de Jésus, plus nous serons conformes aux actions de ce Coeur. Ceux qui sont le plus proches du Sacré-Coeur seront ceux qui seront les plus proches de leurs frères.

 

Elle écrivit à son directeur:«Quand je pense à la manière dont le Seigneur monta le Calvaire, vous ne pouvez imaginer l'effet que cela produit en moi! Ce n'est pas facile de m'expliquer; Notre Seigneur écrasé par la croix, couvert de sang... et moi, avec mes bras croisés qui ne ferais rien pour mon Bien-Aimé Seigneur? C'est impossible, mon Père! Je ne peux pas résister! Je suis plongée dans le confort et cependant je suis une âme misérable, et là c'est mon Jésus qui souffre pour moi. Je ne peux pas vous dire le besoin que j'éprouve de souffrir en toutes les façons possibles.»

 

Seul Celui qui a apprécié ce que cela a coûté à Jésus de nous aimer et de nous sauver, peut comprendre le désir de Carmen de souffrir... Sa souffrance comprenait sa cécité inexpliquée qui l'affligea pendant de nombreuses années pendant lesquelles elle accomplissait ses devoirs familiaux le mieux qu'elle pouvait.

 

Une de ses plus grandes épreuves fut la mort de son quatrième fils en mars 1887. «Au revoir, mon enfant. Nous nous reverrons au Ciel.» Plus tard parlant à ses amis, Carmen avoua l'angoisse qu'elle put cacher aux autres : « Si je n'avais pas été aveugle, j'aurais pu mieux assister mon bébé et peut-être qu'il ne serait pas mort.»

Satan n'est pas content

Étant donné l'abandon total de Carmen aux demandes d'amour de Jésus, il n'est pas étonnant que le démon ait manifesté son opposition! Carmen fut attaquée dans plusieurs domaines délicats; elle eut à endurer les plus affreuses et dégradantes tentations, celles qui l'humiliaient le plus et l'usaient physiquement, les tentations contre la pureté.

 

Elle qui était une épouse très fidèle fut accusée par quelqu'un vêtu comme un prêtre d'avoir eu un enfant avec lui... Elle veillait sans cesse à se conformer aux désirs de son mari; cependant, elle devait accepter ses plaintes lorsque l'argent disparaissait sans explications...

 

Que d'efforts ne fit-elle pas pour être bonne avec sa mère qui la traitait durement ! La vie de Carmen est remplie d'épreuves de cette sorte !

L'abandon de Carmen à l'Amour

Quel est le secret de Carmen? Comment a-t-elle pu accepter d'immenses souffrances comme un élément positif de son odyssée spirituelle? Elle donna elle-même la réponse: elle croyait à l'amour de Jésus pour elle, pour chacun. «Pourrais-je aimer mon Dieu autant qu'Il est digne que je L'aime? Plus je L'aime, plus je souffre. Plus je souffre, plus je L'aime. Je voudrais être complètement détachée de tout; j'aime tout en mon Bien-Aimé Jésus, je ne désire que Lui, je pense que je trouve tout en Lui: Georges, mes enfants, ma famille, je les aime tous en mon Seigneur.»

 

Carmen était arrivée à une expérience mystique qui assure que l'Amour du Seigneur est l'essence de tout ce que l'on est et de tout ce que l'on a.

 

L'amour non payé de retour est une des plus lourdes croix pour un être humain! Carmen cependant ne s'est pas appesantie sur l'amour qu'elle donnait sans recevoir de réponse, mais sur l'Amour de Jésus qu'elle voyait négligé et même rejeté. Elle voulait souffrir pour montrer à Jésus qu'il y avait quelqu'un qui, ayant expérimenté les immenses vagues de son amour, lui était reconnaissante et se sentait comblée par ses dons immérités!

 

Comme d'autres mystiques de la passion de Jésus, Carmen n'avait qu'un désir: apaiser les souffrances de Jésus. «Il y a des moments où il me semble que je ne peux plus continuer! Mon coeur éclate en voyant mon Bien-Aimé Sauveur souffrir; je voudrais souffrir pour lui et mourir, afin de retirer la croix de ses épaules et la couronne d'épines de sa tête... Je souffre parce que je souffre trop peu et parce que je suis incapable d'aider mon Bien-Aimé Jésus à porter sa croix.»

 

L'indifférence de tant de gens brisait la sensibilité de Carmen; écrivant à son directeur spirituel, elle s'exclamait: «Mon coeur est broyé quand je vois comment le monde agit.»

 

Dans la tradition des mystiques chrétiens, Carmen fit le voeu de partager les souffrances du Seigneur. Son voeu courageux fait en 1884 peut nous sembler exagéré à nous qui sommes appelés à suivre d'autres chemins; mais Carmen le vécut dans le contexte de son style de vie familiale et sociale. «Mon Jésus je m'offre comme une victime en expiation pour les nombreux péchés qui sont commis et pour la grande indifférence de la part de ceux qui devraient vous aider. Oui mon bien-aimé Jésus, du plus profond de mon coeur, je me consacre pleinement et exclusivement à vous, cloué sur la croix; je ne désire rien pour moi-même, excepté le martyre, les souffrances sans nombre, être abandonnée, méprisée, moquée et aussi, ce qui me fait le plus souffrir, la désolation intérieure, la sécheresse, la solitude... Je vois très bien que, misérable que je suis, je ne peux pas vivre cela, mais avec vous, Mon Dieu, que je ne perçois pas à un niveau sensible, je peux faire tout cela...»

 

De la Croix à la Résurrection

 

Carmen savait bien que la Passion et la mort de Jésus l'ont conduit à la Résurrection et qu'Il vit les mêmes réalités dans les siens; le mot final n'est pas souffrance, mais Vie et Amour.

 

Carmen rapporta explicitement à son Père spirituel qu'elle désirait ajouter une autre dimension aux interventions de Jésus dans sa vie.

 

Comme tant de membres du Carmel, elle désirait chanter la Miséricorde du Seigneur à son égard. Elle reconnaissait que la plus pure et meilleure forme de l'Amour se trouve dans le Sacré-Coeur de Jésus qui aime à l'infini et dont les bien-aimés s'écrient: «Assez Seigneur, je suis trop misérable et faible pour porter la force et la grandeur de ton amour...»

 

« Comme c'est agréable, comme c'est beau, comme c'est céleste d'être avec Jésus, ma Vie, l'Etre de mon être, la joie incomparable de mon âme ! L'amour s'étend, l'amour grandit, il semble qu'il éclatera; il me blesse, il me semble que je suis malade d'aimer; réellement je le suis. Je sens que c'est Jésus mon Amour qui me donne cette maladie. Comme Jésus, mon Amour est bon, grand, miséricordieux! Oui, je vous aime, ma vie, mon amour! Oui, je suis vôtre; Bien-Aimé époux de mon âme! Viens mon amour; je désire t'aimer davantage toujours, mon Jésus.»

 

Réalisant combien elle était faible, Carmen demandait à la Sainte Vierge Marie, sa Mère bien-aimée, de lui prêter son Coeur afin de pouvoir répondre à la délicatesse et à l'immensité de l'Amour de Jésus: «Vierge Marie, ma très douce Mère, donne-moi ton Coeur avec lequel je veux aimer Jésus.»

Le témoignage final

Cette tertiaire Carmélitaine montre comment les hauteurs du Carmel où l'on trouve le Christ peuvent être atteintes dans n'importe quel état de vie où l'on est appelé en suivant les pas du Divin Maître et les inspirations de l'Esprit de Jésus.

 

Sur son lit de mort, Carmen put simplement dire à sa mère et à son mari: «Je suis très calme et je me sens heureuse parce que j'ai accompli tous les sacrifices que le Seigneur m'a demandés...»

 

Son mari fidèle et aimant l'assista jusqu'à la fin. C'était après minuit, le 16 août 1890 que Carmen l'appela : « Maintenant je meurs.» La réaction du mari fut significative : «Portes-tu ton Scapulaire ? » ... Carmen répondit simplement : « Oui » et mourut.

Liberata Ferrarons

Liberata Ferrarons scan

Dans une Espagne en pleine déconfiture, entre guerres civiles et guerre de résistance à l’étranger, la chute de l’empire et les pénibles conditions économiques du pays, à Olot, en Catalogne, le 19 avril 1803, naît Liberata Ferrarons qui est baptisée, le jour même, dans l’église Saint Etienne martyr, en présence du père Jean, artisan tisserand, du grand père paternel, maçon, et du parrain, ouvrier agricole. A la future artisane, à son entrée dans la société des croyants, la Providence ne pouvait accorder meilleurs témoins que ces rudes ouvriers.

 

Alors que la mère, Thérèse Vivès, s’occupe de la maison, son père assure la vie de sa famille avec son travail de tisserand de chaussettes. Homme estimé de tous pour son honnêteté, sa foi, son endurance et sa compétence au travail.

 

La vie dans la famille Ferrarons est modeste et simple. Le dimanche, jour de repos dans une famille qui travaille durement, est tout consacré au Seigneur, à la messe, au catéchisme du soir, et à la visite des malades du village. Malgré le peu de moyens et de distractions, cette famille vit dans la joie, grâce au bonheur que répandent les enfants, Liberata l’aînée et ses deux petites soeurs, Félicité et Inès.

 

La petite mendiante

Un jour, de retour de son travail, Jean Ferrarons tombe malade et il ne se lèvera plus. Qui assurera maintenant le nécessaire à cette famille ? Cet événement va jeter sa famille dans la misère. La mère doit s’occuper du mari malade, les trois petites ne peuvent pas travailler, Liberata, l’aînée, n’a que six ans. Ne recevant aucun secours, ni des parents, ni des amis, ni des personnes riches, on décida de prendre une voie humiliante, la seule honnête qui restait: mendier.

 

Liberata, trop petite pour être embauchée quelque part, fut donc envoyée mendier le pain de la famille. De bon matin, avec un léger foulard sur la tête et les épaules, modeste et noble, la voilà tendant la main et formulant les supplications de la charité, pour elle, pour ses petites soeurs, pour son père malade; hiver et été, sous la pluie ou dans la poussière.

 

A six ans, le poids de la famille repose entièrement sur elle, sur ce petit être timide. Les gens n’ont pas le courage de dire non à cet être frêle qui implore un peu de pain.

 

A l’époque où Liberata allait mendier son pain, une fois, elle tomba malade et fut remplacée dans la corvée de la quête par sa petite soeur Félicité. A son retour, Liberata, pleine de tendresse, lui demanda:”Tu dois être très fatiguée avec tout ce poids, ma petite soeur, n’est-ce pas?” “Vraiment - répondit-elle, émerveillée de la chose - je ne suis pas fatiguée.” “Tu as bien raison, - ajouta Liberata - je sais qui t’a aidé à porter ton fardeau!” C’est là un trait spirituel de sa personnalité charitable déjà présent en son enfance. Par la prière, de manière invisible, elle s’était pressée d’accourir à côté de sa petit soeur, pour l’aider à porter le sac.

 

 

 

La petite ouvrière

 

Mais dès qu’elle eut sept ans, elle se mit à chercher un travail pour ne plus être soumise à cet humiliante situation; dans le dessein de gagner honnêtement sa vie et le pain pour sa famille.

 

A huit ans, elle est embauchée comme tisserande dans une usine de Saint Jean aux Fonts, à environ une lieue d’Olot. C’est ainsi que tous les matins, à l’aube, elle se mettait en route pour faire presque cinq kilomètres, et le soir c’était le même trajet.

 

A un âge où les enfants ne pensent qu’à jouer et pleurent pour la plus petite contrariété, Liberata faisait à pieds dix kilomètres par jour, par n’importe quel temps et passait sa journée au métier à tisser.

 

Liberata grandissait ainsi dans la pauvreté et la fatigue; elle n’était pas moins une fille charmante: de taille élancée, aux formes bien dessinées, son aspect extérieur contrastait singulièrement avec sa maigre nourriture quotidienne. Elle avait de grands yeux noirs et des cheveux noirs divisés par une raie au centre.

 

Un modeste voile blanc couvrait son front et descendait sur ses épaules. Toute sa personne était couverte d’un habit sombre qui mettait en valeur ses belles mains aux doigts bien fuselés. Elle avait noble allure avec sa marche régulière, ni trop lente ni trop pressée.

 

 

 

Tertiaire carmélitaine

 

Liberata n’a que 14 ans, quand son père quitte la terre. Tout malade qu’il était, il n’avait cessé d’être pour sa famille un exemple, surtout de pleine soumission à la volonté de Dieu. Comme il l’avait annoncé à son confesseur, il meurt le 15 juillet et le lendemain il est enseveli dans l’église des Carmes. Il ne laissait aucun bien terrestre à ses enfants, mais le témoignage d’une vie de foi et de dévouement, vie nourrie d’une grande dévotion à Notre Dame du Mont Carmel.

 

C’est sans doute à l’occasion de l’adieu de son père, que Liberata s’engage à aimer la Vierge sous le titre de Notre Dame du Mont Carmel, à revêtir le saint Scapulaire et à en diffuser la dévotion avec sa vie et son exemple, comme l’avait fait son père. Depuis l’enfance, Liberata avait pratiqué une tendre dévotion à la Vierge Marie. Elle ne sortait jamais de sa maison sans passer par le sanctuaire de la Vierge de Tura y faire sa visite quotidienne, chaque fois que le temps le lui permettait.

 

C’est en raison de sa dévotion mariale, qu’elle s’inscrivit au Tiers-Ordre Carmélitain. Elle revêtit l’habit du Carmel et fit sa profession de tertiaire, le 26 décembre 1819, avec une grande allégresse intérieure. A partir de ce jour, elle fréquenta assidûment l’église des Carmes. Le Père Carme, son confesseur, témoignera de son grand zèle à répandre les privilèges du Scapulaire de la Vierge. Elle en confectionnait et en avait toujours en réserve pour les donner à tous ceux qui allaient lui rendre visite dans sa chambre de malade, car elle profitait de toute occasion pour recommander cette dévotion.

 

 

 

Une vie de travail et de prière

 

Dans son travail, elle était très capable et apprenait facilement, à tel point qu’elle devint rapidement chef de salle et maîtresse des nouvelles qui avaient besoin d’être accompagnées dans l’apprentissage du métier.

 

Les ouvrières lui obéissaient volontiers et craignaient ses reproches qui ne concernaient pas seulement les tâches du travail mais aussi leur conscience professionnelle. Elle leur rappelait que le travail ennoblit et améliore la vie, parce qu’il est la base du bonheur de la famille. Elle voulait qu’elles ne perdent pas de temps, mais travaillent avec empressement. Elle réprimandait celles qui osaient prononcer de gros mots ou s’engager dans des discours indécents.

 

De temps en temps, elle récitait à haute voix quelque prière ou entonnait un chant religieux, et ses compagnes la suivaient. Au son de la cloche de midi et du soir, se levait de l’usine la prière de l’Angelus. C’est ainsi que pour elle et les ouvrières qui lui étaient confiées, le travail se transformait en prière et la prière en travail.

 

Fille très intelligente, Liberata brûlait du désir d’apprendre à lire et de se faire une culture. Elle profita de la bonté d’un séminariste qui venait la trouver et qui lui apprit à lire et à écrire. Le maître fut surpris par la rapidité d’apprentissage de son élève qui pouvait enfin s’appliquer à ce qu’elle désirait le plus: lire les vies des saints.

 

Liberata continua son existence de sacrifice assurant la vie de sa famille. Jusqu’à vingt ans, elle fera chaque jour la route de Saint Jean des Fonts : 3500 kilomètres par an, plus de 35 mille kilomètres dans les dix ans de travail ininterrompu dans cette entreprise.

 

Il faut ajouter qu’après le travail, elle revenait à la maison, non pas pour se reposer, mais pour se mettre au service de sa mère et de ses soeurs. Ce n’est qu’après le travail de la maison, qu’elle pouvait lire, apprendre les leçons et prier jusqu’à ce que le sommeil la prenne en ses bras.

 

Dans sa condition de besoin, on aurait pu penser que le jour du dimanche elle aurait pu en profiter pour arrondir ses maigres revenus. Mais pour elle et sa famille, le dimanche était un jour sacré. C’est ainsi que, toute petite, en ce jour propice pour mendier, elle n’avait jamais profité des rassemblements des gens mieux disposés pour quémander son pain. Et maintenant qu’elle travaillait, elle aurait pensé commettre un sacrilège et voler le Seigneur en l’occupant à d’autres choses qu’au repos et à la louange de Dieu.

 

Ce jour consacré au Seigneur, elle le passait dans les pratiques de piété, une ou plusieurs messes, avec toujours de longs moments d’action de grâces, de prière silencieuse devant le Seigneur. Ce jour de fête, malgré sa très pauvre garde-robe, elle tenait à s’habiller avec soin, non pas pour paraître devant les hommes mais par respect pour la majesté de Dieu.

 

Les après-midi, elle n’allait pas chercher les divertissements, mais les consacrait toujours au Seigneur. Le P. Butinà nous donne à ce propos ce témoignage. “Sur Olot se lève une montagne qui rappelle le cratère d’un volcan éteint. Sur le sommet, se trouve un petit temple, auquel on parvient par un long sentier parsemé de chapelles ou oratoires qui représentent les stations du Chemin de Croix et conduisent à la cime du Montsacopa.

 

Là, par ancienne coutume, se réunissaient les fidèles pour méditer les peines subies par le Seigneur dans le dernier jour de sa vie, acquérant ainsi les nombreuses indulgences et trésors de grâce associés à ce pieux exercice.

 

Sur le soir de chaque jour de fête, quand il n’y avait d’autres rites ou solennités à quoi assister dans les églises du bourg, Liberata montait là-haut accompagnée d’autres jeunes filles, animées par le même désir de s’instruire à l’école de la croix.

 

A genoux, par terre, devant les pieuses images, elle alternait la lecture des souffrances de Jésus aux soupirs ardents, alors que son visage était baigné d’abondantes larmes. Telle était la ferveur qui émanait d’elle, que tous les participants étaient émus de componction.”

 

Liberata s’était engagée par des voeux à vivre en totale pauvreté, obéissance à ses supérieurs spirituels et chasteté parfaite dans le Tiers-Ordre Carmélitain. Elle les vivait avec grande générosité. Jeune fille, elle évitait tout ce qui pouvait mettre en danger sa vertu.

 

Elle marchait toujours la tête haute et le regard modeste. Un jour, elle rencontra une fille qui marchait la tête basse et s’écria:”Sainte Thérèse disait: tête haute et coeur sincère!”

 

Le soir, à la fin du travail , elle montrait un empressement extraordinaire à sortir de l’usine et à s’en aller toute seule, en laissant derrière elle ses compagnes: elle ne voulait pas que les petits copains des filles s’approchent d’elle.

 

Une fois, sur la route, s’approcha d’elle un jeune garçon qui lui déclara son amour et son désir de l’épouser. Liberata répondit avec politesse mais fermeté qu’elle n’avait pas l’intention de se marier. “En outre, vous devez savoir que je suis malade” ajouta-t-elle. Mais puisque l’autre insistait, Liberata garda le silence et ne lui répondit plus.

 

Un autre jour, ce même jeune s’approche d’elle et se met à marcher à son côté, lui renouvelant son désir. Liberata alors se détourne et prend une autre route.

 

 

 

Apôtre de charité

 

N’ayant pas les moyens de faire la charité matérielle, elle s’évertuait à aider les autres de ses ressources spirituelles. Elle poussait les jeunes filles au confessionnal, les accompagnant, quand il fallait, pour les encourager.

 

Un monsieur impénitent ne résista pas longtemps aux sollicitations affectueuses de Liberata, et finit par se confesser, communier et devenir un fervent dévot de Notre Dame du Mont Carmel, qu’il invoqua jusqu’aux derniers instants de sa vie.

 

“Quand elle travaillait à l’usine, alors qu’elle était maîtresse des tisserandes, une ouvrière commit des fautes graves endommageant la chaîne et les fuseaux. Liberata en fut inculpée; elle ne se défendit pas ni accusa la véritable fautive. Mais le coup fut si fort pour sa sensibilité qu’elle s’évanouit et il fallut beaucoup de temps pour la faire revenir à elle. En reprenant ses sens, elle apparut toute souriante, ce qui fit oublier tout ce qui venait de se passer, sans plus rechercher de coupable.

 

Elle invitait toujours au pardon:“Peu m’importe, disait-elle, ce qu’on dit de moi; ce qui m’angoisse c’est l’offense faite à Dieu. Pour ma part, je pardonne de bon coeur. Ne sais-tu pas que c’est bien plus noble, digne et beau de pardonner que de se venger? La vengeance n’exige pas de mortification, de fatigue et de sacrifice, alors que savoir pardonner, c’est une chose difficile et lourde, mais elle vaut beaucoup plus.

 

L’homme fort est celui qui sait pardonner. Regarde le grand vengeur de ses ennemis, Jésus Christ qui, pendu à la croix, avant de mourir, pardonne à ses persécuteurs, triomphe, non pas en se libérant de la mort, mais en gagnant à sa cause l’armée généreuse des hérauts de l’Eglise, les glorieux martyrs et les bons chrétiens qui, à la misérable et lâche vengeance, préfèrent le pardon.”

 

Sa charité se manifestait surtout envers les pauvres et les petits.

 

Elle prit sous sa protection un petit sourd-muet, l’aidant et le défendant. Comme il arrive souvent dans ces cas, ce petit était le souffre douleurs de ses compagnons; celui-ci courait alors se réfugier chez Liberata, qui le consolait et l’aidait à faire face à ses compagnons. C’est grâce à elle qu’il trouva la force de ne pas désespérer et de réussir dans la vie.

 

Son apostolat auprès des enfants était remarquable. Elle réunissait auprès d’elle les petites filles, leur expliquant le catéchisme et les préparant à la première communion.

 

Durant le temps de Pâques, elle se transformait en héraut de la réconciliation, courant partout pour rappeler à tous le sacrement de la confession, les heures des célébrations, en poussant les paresseux, en exhortant tous à accomplir le devoir du précepte pascal. Donnant à tous les indications précises sur le prêtre qui attendait dans telle ou telle église selon les inclinations des fidèles. L’ouvrière se transformait ainsi en une parfaite collaboratrice des prêtres.

 

Elle ne perdait pas l’occasion d’écouter les conférences, les homélies et les panégyriques. Elle les retenait autant que possible et les répétait ensuite aux compagnes et aux amies qui n’avaient pas eu la possibilité de se rendre à l’église. Elle avait une dévotion particulière pour les âmes du Purgatoire, et cela en raison de sa grande charité pour ces frères délaissés.

 

 

 

Vie spirituelle

 

La vie spirituelle de Liberata ne se basait pas sur des pratiques mièvres, compliquées ou originales, mais sur les fondements solides du christianisme. Ses exercices extérieurs de la religion étaient animés d’une profonde vie contemplative, toujours conduite par la présence de Dieu.

 

Le Sacrement de l’autel a été la dévotion centrale de sa vie. Elle assistait à la célébration eucharistique toutes les fois qu’elle le pouvait. Il n’y avait pas de jour sans que, le matin ou le soir, elle ne rendit visite au Saint Sacrement. Communion eucharistique et visite du très Saint Sacrement ont une valeur particulière si l’on pense que la communion quotidienne n’était pas du tout encouragée, par l’esprit janséniste encore dominant. Mais Liberata se laissait conduire par son coeur et son amour.

 

Nous pouvons donc comprendre sa grande souffrance, quand elle sera privée de l’intimité avec le Seigneur qu’assure ce sacrement, à cause de la maladie; elle y remédiait par la pratique de la communion spirituelle. Ses confesseurs lui portaient souvent la communion, à sa plus grande joie.

 

Liberata nourrissait une dévotion particulière à la très Sainte Trinité. On peut s’étonner de cette dévotion dans une fille sans culture théologique. Mais celle-ci est propre aux âmes dévorées par l’amour de Dieu, par les plus hautes mystiques, consumées dans le brasier du mystère de Dieu.

 

Depuis son enfance, elle fut attirée par ce mystère. Elle considérait la Très Sainte Trinité comme la source de toutes les grâces qui descendent sur terre. Tous les jours elle répétait, se confondant avec les anges, les “Sanctus”, que saint Paul de la Croix appelait “la chanson du Paradis”.

 

Sa prière préférée était la suivante:”Gloire et bénédiction à la très Sainte Trinité pour les grâce accordées à tous les esprits angéliques et répandues dans les coeurs des hommes. Bénédiction, honneur et gloire à la Très Sainte Trinité pour les siècles des siècles.”

 

Elle recommandait cette prière à tout le monde, qui devint populaire dans sa ville d’Olot. Elle la suggérait pour les neuvaines, accompagnée de grande confiance dans la Trinité. A celui qui n’arrivait pas à la retenir par coeur elle suggérait de réciter trois fois le “Credo”, le “Gloria Patri” et la “Salve Regina”, avec la prière jaculatoire:“Je crois en la très Sainte Trinité, je désire voire la très Sainte Trinité, Dieu saint, Dieu fort, Dieu immortel! Seigneur, libère-nous de tout mal.”

 

Elle accomplissait souvent avec grande piété la pratique du chemin de croix. Comme tous les mystiques, elle exhortait à la méditation de la Passion du Seigneur. Elle y voyait le meilleur moyen d’accomplir la plus excellente offrande à Dieu, le plus propice pour obtenir la conversion des pécheur, le pardon des péchés et la libération des âmes du Purgatoire.

 

 

 

Les prodromes de la maladie

 

Devenue sans doute plus expérimentée dans son travail et aussi plus forte pour le trajet, voilà qu’elle est frappée d’une maladie mystérieuse. Après dix ans de travail fidèle et exemplaire dans l’usine de Saint Jean de Fonts, n’ayant plus l’énergie nécessaire, elle doit abandonner son emploi et ses amies.

 

Elle fut embauchée par l’usine Gou, où elle passa trois ans. Enfin, sur demande insistante de Madame Fonosas, femme de l’entrepreneur Carbò, elle commença à travailler dans l’entreprise de celui-ci.

 

Liberata avait accepté l’offre généreuse de cette dame à la condition d’être seule à travailler au métier. Dans le silence et la solitude, Liberata pouvait ainsi mieux prier et mieux travailler, ne devant plus perdre de temps pour surveiller les jeunes ouvrières.

 

La qualité de son travail faisait l’admiration des clients de l’usine. Connaissant les conditions précaires de sa santé, on lui permit d’arriver plus tard au travail, son adresse compensant largement le temps perdu.

 

Mais son existence jusque là rythmée par le travail et la prière, et alors que sa santé se détériore, est de plus en plus éprise d’un grand désir d’intimité avec le Seigneur. Elle va ainsi au bout de l’exigence qu’elle-même rappelait aux ouvrières : “Mains au métier et coeur à Dieu!”.

 

 

 

Clouée au lit

 

En 1829, Liberata fut contrainte de quitter le travail, par souci de conscience, ne pouvant plus l’accomplir à cause de sa faiblesse, due à la maladie qui la tourmentera jusqu’à la mort. La veille de l’Ascension, elle dit à son patron qu’elle ne viendrait plus travailler. En effet, le jour de l’Ascension, elle le passa au lit. Elle put se lever encore quelques rares fois et sortir de sa maison, mais bientôt elle fut clouée au lit.

 

En 1835, c’est la guerre civile : d’un côté ce sont les libéraux et de l’autre les carlistes. A Olot aussi furent dressées des barricades. Liberata depuis six ans est malade et obligée de garder le lit. Le danger étant grave, sa famille fut obligée de se déplacer dans une autre localité.

 

Ne pouvant pas marcher, Liberata fut transportée sur sa pauvre paillasse. Les six personnes qui se chargèrent de cette besogne s’étonnèrent d’arriver si vite et de ne pas avoir senti la plus petite fatigue. C’est qu’elle ne pesait pas lourd, consumée qu’elle était par la terrible maladie. On lui donnait encore quelques jours de vie. Durant le trajet, une foule s’était pressée autour des porteurs, désireuse de voir celle qu’on appelait déjà “la sainte”.

 

Pourquoi toute cette souffrance? Pour Liberata il n’y a pas de doute possible. C’est qu’elle a offert sa vie pour réparer les péchés des jours terribles de la guerre civile d’Espagne et pour les péchés du monde entier. Il ne s’agit pas d’une immolation générique, mais d’une volonté définie qui exprime l’exigence de son esprit et la conscience de sa destinée, une vocation qui informe tous ses actes et ses pensées et la soutient durant les treize terribles années de sa maladie.

 

Nous avons la confirmation de ce que nous venons de dire dans le souci qui l’habite, en se préparant à quitter ce monde. Elle veut que sa fonction ne cesse pas dans l’Eglise, mais que quelqu’un puisse reprendre son flambeau. Sur son lit de malade, elle s’adresse alors à sa soeur Félicité lui demandant si elle veut continuer son oeuvre de réparation, se chargeant de la croix qu’elle va bientôt déposer.

 

Félicité, dans sa simplicité, lui déclare qu’elle accepterait toute souffrance, mais elle ne sait pas si elle en est digne et prête; elle craint de faillir dans l’épreuve.

 

Liberata s’adresse alors à Inès, avec la même demande. Celle-ci accepte sans hésiter. Comme si elle avait accompli son dernier acte, Liberata peut mourir tranquille. Mais elle n’est pas encore ensevelie, qu’Inès tombe malade, et gardera le lit vingt ans. C’est donc une destinée de famille qui se poursuit, après les six ans du père et les treize de Liberata. Trois patients, les filles surtout, décidés à offrir leur vie en sacrifice pour éviter à la pauvre Espagne de nouvelles tragédies.

 

La maladie de ces êtres n’est donc pas seulement un fait médical ou pathologique, il y a davantage. Les médecins eux-mêmes s’en rendent compte, car l’état de la malade et les souffrances endurées vont au-delà de tout ce que la science médicale considérait comme possible.

 

 

 

Témoignages des médecins

 

Les médecins qui la soignèrent nous ont laissé un tableau clinique de ses affections et de ses souffrances difficile à croire si ce n’étaient des témoignages sous serment, comme celui de son médecin traitant, Raphaël Prat.

 

En 1844, deux ans après la mort de son extraordinaire patiente, il témoignait ainsi:“Je déclare avoir soigné durant vingt ans, depuis 1822, Liberata Ferrarons, qui cette année-là accusa une remarquable palpitation cardiaque avec oppression à l’entrée de l’estomac, très peu d’appétit, des douleurs étranges au foie qui, au toucher, présentait un gonflement solide, une pâleur du visage, des flux insuffisants et irréguliers, une fatigue pour le plus petit effort, jusqu’à être obligée de se mettre au lit de temps en temps pour plusieurs jours.

 

Cet état général dura sept ans, après lesquels les symptômes s’aggravèrent; j’ai dû la soigner durant treize ans encore, affligée par des inexplicables souffrances, supportées avec une admirable résignation...

 

La douleur du côté du foie, régulièrement grossi, était tellement forte, à certains moments, qu’elle ne lui permettait pas de respirer, provoquant des essoufflements, l’empêchant même de rester assise sur le lit. Le côté du foie était si dur et volumineux qu’il semblait cacher à l’intérieur une chose comme la tête d’un enfant. Cette déformation l’obligeait à se tenir couchée sur le côté droit; si elle tentait une autre position, les spasmes se faisaient si insupportables qu’on craignait de la voir mourir d’un moment à l’autre.

 

Elle resta dans cette position trois ans et demi, sans aucun changement, ni pour les évacuations, ni pour prendre de la nourriture. Néanmoins, malgré la dure paillasse sans laine - la pauvreté de la famille ne le lui permettait pas - on ne vérifia jamais de plaies, ni de mauvaise odeur...

 

Elle avait toujours un très fort mal de tête: il suffisait d’une petite rumeur, d’un coup à l’improviste, de cris pour lui provoquer immédiatement des vomissements. Une lumière soudaine dans sa chambre toujours sombre lui procurait de la souffrance aux yeux, et souvent elle s’évanouissait...

 

Souvent elle restait sans pouls et sans souffle, ou ils étaient à peine perceptibles. Ces états duraient parfois une heure ou plus. Durant plusieurs années on ne put écouter clairement le son de sa voix, toujours très faible.

 

Si on met de côté la peine pour sa maladie, c’était un plaisir de l’écouter dans ses états de délire. Elle parlait alors de Dieu, de la Trinité, du ciel, de ses bienfaiteurs, des prêtres. Elle disait: “Allons donc, tous au ciel, tous au ciel!” En ces moments, elle parlait avec force; malgré sa grande faiblesse et l’impossibilité ordinaire à mouvoir les bras, elle les agitait alors avec un tel élan,tandis que ses yeux étaient fixés au ciel : il semblait qu’elle allait se lever d’un moment à l’autre. Cela durait jusqu’à épuisement de ses forces, après quoi elle tombait sur le lit dans un bain de sueur.

 

Dans cet état, augmentait son pouls et la chaleur de son corps, habituellement peu perceptibles. Cette forme de délire lui arriva plus souvent au cours de ses derniers mois. En ces moments, elle ne vomissait pas, mais se montrait très joyeuse : c’était alors une jouissance spirituelle. Beaucoup venaient la voir en cet état de ravissement.

 

Elle était devenue si maigre qu’elle était plutôt un squelette qu’un être vivant...

 

Au milieu de tant de souffrances, de tant de peines et misères, je n’ai jamais entendu de sa bouche un gémissement, une imprécation ou un cri de désespoir; jamais un mouvement d’impatience ou de découragement. Ses paroles étaient toujours imprégnées de patience, de réconfort et d’amabilité, elles étaient capables d’émouvoir et d’attendrir le coeur le plus endurci.

 

A plusieurs occasions, elle me consola de mes tristesses et, souvent, je suis allé chez elle pour y passer un peu de temps et me distraire de mes contrariétés; j’en fus toujours réconforté.

 

Une nuit, ma femme eut une crise d’asthme et d’essoufflement, je craignis qu’elle ne meure en mes bras. J’allai très tôt trouver Liberata qui me demanda la raison de ma visite extraordinairement matinale. Je lui racontai la mauvaise nuit passée par la santé de ma femme, en ajoutant que si la même crise se répétait - ce qui arrive souvent dans ces maladies - elle en serait sûrement morte. Liberata me répondit :’ Courage, ne désespérez pas. Ayez confiance en Dieu, ce mal ne se répétera pas.’ Et il en fut ainsi...

 

Je lui ai donné de nombreux médicaments. En une seule nuit, une fois, elle prit 4 graines d’opium. Dans plusieurs occasions, me trouvant avec le prêtre Don Joachim Masmitjà près du lit de Liberata ou dans son appartement, je lui fis remarquer qu’on ne sentait jamais de mauvais odeur comme il arrive souvent dans ces longues maladies, surtout en la dernière période de vie. Je lui exprimai mon opinion que cela ne pouvait pas se vérifier si longuement par de seules causes naturelles.”

 

Un chirurgien de la ville, le Docteur Jérôme Gelabert, qui la visita durant huit ans, de 1834 à sa mort, confirme les déclarations de son médecin traitant. Il affirma entre autre:”Je n’ai jamais vu un patient frappé de tant des maux étranges si graves et si persistants. Je peux affirmer qu’au cours de mes 24 ans de profession je n’ai jamais rencontré un malade semblable à elle, et je ne crois pas qu’il puisse y en avoir pour vivre ainsi avec les seuls moyens naturels...

 

Le jour de sa mort, le 21 juin 1842, son visage apparut beau et souriant, plus aimable encore que durant sa vie; la peau prit une couleur d’albâtre et tout le corps resta flexible: c’était une grande joie de la contempler. Une grande foule était accourue la voir.”

 

A Olot se trouvait un troisième médecin, celui-ci ne croyait pas à tout ce qu’on disait sur l’état de santé de Liberata, le croyant fruit d’un fanatisme collectif. Mais lorsqu’il la visita avec le médecin traitant, il changea d’avis, et il affirma qu’il était “humainement impossible de vivre tout ce temps dans un tel état, avec les seules ressources de la nature”.

 

 

 

Témoignages des confesseurs et directeurs spirituels

 

Liberata était accompagnée spirituellement par les Pères Carmes, qui parfois lui portaient aussi une aide matérielle, soulageant la grande pauvreté dans laquelle vivait la famille Ferrarons. Elle fut visitée surtout par le P. Antoine Bonavie, directeur du Tiers-Ordre Carmélitain. Le Père Sigismonde Puig l’appelle “une petite sainte”.

 

Comment pouvait-elle supporter ces douleurs et demeurer toujours calme et souriante, immobile sur sa paillasse? C’est qu’elle avait des vertus héroïques! Liberata a vécu sa vie dans une extrême simplicité et pauvreté, anticipant l’enfance spirituelle d’une Thérèse de Lisieux de la fin du siècle. Elles diffèrent pour leur champs d’action: le monde pour la première, le cloître pour la seconde.

 

La mission de ces deux âmes de choix a un point de contact significatif: Thérèse promet qu’après sa mort elle enverra une pluie de roses et aidera toutes les âmes, surtout dans les missions. Durant 26 ans, Liberata avait fait de son usine et de son village son champ d’apostolat, tombée malade, elle le continuera par l’offrande de sa souffrance durant treize ans et, proche de sa mort, elle formule une promesse semblable à celle de Thérèse.

 

Son confesseur lui demanda un jour:”Comment ferons-nous sans toi? Comment ferons-nous dans les dangers et les troubles publics?” Souriant, avec beaucoup de modestie, mais aussi grande assurance, Liberata répondit:”Si c’est la volonté de Dieu, que je puisse m’envoler au ciel, de là je serai plus attentive et vigilante; je promets - surtout pour ceux qui m’ont aidé - une spéciale et efficace protection.”

 

A sa mère, qui était triste pour toutes les souffrances de sa fille, elle dit un jour:”Mère, ne sois pas en peine pour mes maux et nos privations: acceptons le dessein de la Providence, baisons avec amour les mains de Dieu. Il sait ce qui nous convient le mieux.”

 

Un jour, quatre jeunes, attirés par ce qu’on disait d’elle, voulurent aller la voir. Mais au moment d’entrer chez elle, l’un d’entre eux y renonça et resta dehors. Dès que les trois amis entrèrent dans la petite chambre de Liberata, celle-ci les accueillit avec sympathie, et, en souriant, leur dit:”N’étiez vous quatre? Où est-il le quatrième qui manque?” Les trois furent surpris, mais elle insistait:”Que l’un de vous aille le chercher et lui dise de monter sans crainte: j’en ai en abondance, voyez - en indiquant les Scapulaires. S’il ne l’a pas, je vais le lui donner.” Les jeunes comprirent alors la raison qui tenait dehors leur compagnon; ils se renseignèrent auprès de lui et la chose était comme l’avait dit Liberata.

 

Les confesseurs de Liberata, témoins oculaires et destinataires de ses secrets intimes, ont affirmé que la chambre de Liberata était devenue une “Colonie du Paradis”. La chambre de cet ange transfiguré par la souffrance était devenue un coin de ciel. Dans ces rencontres célestes, elle puisait la force qui lui permettait de tenir.

 

La figure la plus habituelle de ses visions est une délicieuse et candide “brebis”, symbole sous lequel se cache notre malade. C’est ainsi que l’appelaient Jésus, la Vierge et d’autres habitants du ciel qui conversaient avec elle. Par contre l’enfer l’appelait “l’enfant terrible”, car capable de résister aux attaques les plus violentes du Mauvais.

 

Elle eut des visions de la Trinité, mystère qu’elle vénérait de manière particulière. Le Père éternel lui apparaissait sous la forme d’un vénérable ancien, tout bonté et tendresse. Le Fils sous la forme d’un pauvre bénissant la nourriture qu’elle prenait, ou d’un prêtre qui venait lui porter la communion. D’autres fois elle le vit monter au Calvaire sous le poids de la croix, l’encourageant à poursuivre avec lui son chemin de croix.

 

L’Esprit Saint lui apparaissait sous forme de blanche colombe, se promenant tranquillement dans sa chambre ou se posant sur sa tête pour lui infuser ses dons, surtout ceux de la science et du conseil, dont elle se servait si bien, en conseillant beaucoup d’âmes qui venaient à elle demander de l’aide.

 

Le P. Antoine Bonavia, carme, son confesseur durant 17 ans, avait écrit deux volumes de mémoires sur sa patiente, chacun de plus de trois cent pages. Malheureusement dans les jours néfastes de 1835, tout a été perdu. Il ne nous reste que quelques lettres du P. Louis Vila au P. Bonavia, qui, à la prière de celui-ci, avait accepté d’être, pour sept ans, le confesseur de Liberata, au temps où le P. Bonavia fut chassé de son couvent par l’exclaustration, ce qui dura jusqu’à 1840.

 

En décembre 1835, il écrivait :”Qu’il soit rendu grâce au très Haut pour sa souveraine bonté de vous avoir obligé, père, à m’imposer d’écouter les confessions de Liberata. Tout le temps que je passe avec elle, peu ou beaucoup, je suis toujours émerveillé de son intimité avec Dieu.

 

Les jours du 9 au 23 de ce mois, furent pour moi des moments inoubliables. Dieu seul, et la Vierge très sainte, savent combien ils furent utiles et profitables pour moi. Je dois la remercier du bonheur que j’ai eu de connaître une créature si extraordinairement privilégiée. Nous devons remercier le Seigneur qui l’a faite grandir dans notre ville.”

 

Le 21 avril 1836:”S’il m’était possible de confier, père Antoine, à la plume ce que j’ai vu et entendu en ces jours tout le monde en serait étonné. Durant quatre heures, j’ai vu des choses si divines que je puis assurer, comme saint Paul, que personne n’a jamais entendu de telles merveilles, et qu’aucune langue d’homme ne pourrait les exprimer.”

 

Au P. Vila succéda le révérend Masmitjà. Celui-ci nota, jour après jours, tout ce qu’il observait dans sa pénitente. Il put ainsi rédiger un rapport détaillé qu’il envoya à Rome. Dans cette relation nous pouvons lire:”Depuis ma première visite, je fus étonné par elle. Je la plaignais pour sa grand pauvreté, pour l’abandon dans lequel elle était laissée par ses parents, et surtout, pour sa très douloureuse maladie.

 

Mais elle, avec calme de sa voix faible, me dit:’Vous ne devez pas me plaindre: ce que je souffre est bien mérité, mes péchés méritent seulement des peines et des tourments; la pauvreté et l’abandon ne m’affligent pas, car j’ai toujours eu devant mes yeux ce qu’à souffert Jésus. Ce qui m’afflige, ce sont les privations et les désagréments que je cause à ma mère et à mes soeurs. Tout le reste ne m’importe pas.’ En l’écoutant, je restai si étonné que je n’avais pas de paroles à lui répliquer.”

 

“Quand, en dépit de mon inexpérience, et mes craintes, j’ai pris la direction de cette âme privilégiée, ce qui fut, le 25 février 1841, en la visitant, un jour, je la trouvai ravie en extase. A un certain moment, elle fit une révérence avec la tête, croisa les bras, et tandis que ses yeux étincelaient, elle répéta:’Mon Seigneur, je ne peux pas m’agenouiller’. En esprit elle se trouvait devant le choeur de l’église paroissiale.

 

‘Quand, ma petite brebis, viendront me prendre d’ici pour que je puisse venir à toi? Entre toi-même dans le sanctuaire, ma petite brebis’. Mais elle résistait, déclarant son indignité, et toujours elle répétait:’Seigneur je ne suis pas digne d’entrer dans ta maison...’

 

Et voici qu’après avoir dit ces paroles, elle ouvre la bouche, sort sa langue et la rentre comme quand on communie, restant ensuite dans un profond recueillement en action de grâce. D’autres fois s’est vérifié le même phénomène, le Seigneur lui-même lui avait donné la Sainte Communion...”

 

La Vierge Sainte lui apparaissait souvent, lui offrant l’Enfant Jésus qui, les bras ouverts, montrait son désir d’être accueilli dans celles de Liberata. Mais Liberata s’en défendait, exprimant son indignité, et attendant que le confesseur le lui permette.

 

Le P. Vila, en écrivant au P. Bonavia témoigne:”Un jour, dans sa chambre, je fus témoin d’un entretien entre elle, saint Pierre d’Alcantara et sainte Thérèse de Jésus qui s’efforçaient de la convaincre à prendre dans ses bras l’Enfant Jésus; mais elle ne cédait pas, en disant ne pas mériter une telle faveur.” Le P. Bonavia de sa retraite forcée, lui écrivit alors que, par obéissance, elle devait prendre dans ses bras l’Enfant Jésus que la Vierge ou les saints lui présentaient.

 

Souvent, en méditant la Passion du Seigneur, Liberata entrait en extase et participait avec grande intensité aux peines et aux douleurs de Jésus; elle en sentait les coups de fouet, les pointes des épines, les tortures de la croix, la soif, l’abandon, les angoisses de la mort. Cela lui arrivait surtout le vendredi; alors ses douleurs se faisaient plus intenses, son corps prenait une couleur cadavérique, sa bouche plus desséchée, et elle était accablée de tristesse, crainte et angoisse.

 

Dons particuliers

 

Liberata fit preuve de dons particuliers. Un jour une femme, afin d’éviter les profanations courantes durant la guerre civile, ordonna à ses serviteurs de jeter au feu une vieille image de l’”Ecce Homo”.

 

La dame était montée comme d’habitude voir Liberata. Celle-ci l’accueillit avec une douce plainte:”Comment se fait-il madame Rosita que vous ayez ordonné de jeter au feu l’image que nos vieux ont beaucoup vénéré et qui inspire encore tant de vénération ?”. La dame en fut très étonnée. La malade ne pouvait connaître un tel détail de sa maison.

 

Elle courut tout de suite à la maison pour annuler l’ordre. Grâce à Liberata la sainte image fut conservée, et encore aujourd’hui elle fait l’objet de vénération.

 

Un autre fait étonnant fut le suivant. En 1841, eut lieu à Madrid une procession solennelle. Elle la décrit avec beaucoup de détails. Quelqu’un voulut vérifier et il se trouva qu’il en fut vraiment ainsi. Dans la même année, elle raconta une célébration dans la basilique Saint Pierre à Rome, en disant les noms des cardinaux présents et même en décrivant les habits qu’ils portaient.

 

Liberata prédit les faits terribles de la guerre civile. Les religieux carmes et leur couvent furent sauvés grâce à la prière et aux indications de Liberata. En effet, elle les prévint que les rebelles approchaient de Olot. Les religieux emmenèrent de l’église et du couvent tout ce qu’ils purent emporter et se réfugièrent dans des maisons privées. Les révolutionnaires arrivèrent mais ne trouvant rien ni personne, ils passèrent outre sans causer de dégâts, ni à l’église, ni au couvent.

 

La même chose se répéta durant les persécutions de 1841, prédisant la passion de l’Espagne catholique, l’exil des évêques, l’exclaustration des religieux et les violences faites aux prêtres qui refusèrent de signer les décrets iniques.

 

Liberata s’offrait sans cesse pour le salut de l’Espagne. “Seigneur broie-moi, disait-elle, comme le sel, mouds-moi comme le blé par toute sorte de souffrance, mais ne permets pas une telle disgrâce à la pauvre Espagne.”

 

 

 

Vers la mort

 

Les derniers 42 mois de vie furent pour Liberata ce qu’avait été pour le diacre Laurent le martyre de quelques heures sur les flammes de sa passion. A l’unanimité, les médecins affirment que ses derniers trois ans et demi furent une continuelle agonie: il était impossible qu’une constitution ordinaire puisse survivre aussi longtemps à des attaques si violents.

 

Dans les derniers temps, le médecins qui la visitaient la trouvèrent toute remplie de plaies de la tête aux pieds, le os lui sortant dans plusieurs parties. C’était un vrai miracle qu’en tout ce temps, elle n’ait pas développé de gangrène. Plus étonnant encore était l’absence totale de mauvaise odeur, malgré sa maladie, sa transpiration et l’impossibilité de la changer, dans une chambre toujours fermée. Au contraire, plusieurs témoins affirmèrent que dans leurs visites ils perçurent une senteur, une sorte de parfum que personne ne put jamais expliquer.

 

Au milieu de toutes ses souffrances, Liberata n’exprima pas le désir de mourir, elle était toute abandonnée à la volonté de Dieu, elle souhaitait plutôt vivre encore pour offrir à Dieu sa souffrance pour les pécheurs. Si elle venait à mourir, elle n’aurait pu offrir à Dieu ce qu’elle avait de plus précieux.

 

Son martyr, ce fut donc un duel de générosité entre le ciel et la terre. En cela, Liberata était plus proche de Marie Madeleine de’ Pazzi qui voulait “souffrir sans mourir” qu’à Thérèse de Jésus dont la devise était “ou souffrir ou mourir”.

 

Elle offrait ses souffrances pour les pécheurs et pour l’Espagne. Un jour, dans une de ses extases, le Seigneur lui dit:”Pourquoi t’intéresses-tu tellement à ces malheureux? Ne vois-tu combien ils sont ingrats? Les puissants de la terre ont des serviteurs qui leur obéissent avec promptitude; quant à moi, qui d’entre eux cherche à m’obéir et à me servir? Laisse-les donc en paix!”

 

Liberata fut peinée par ces paroles, mais elle insistait auprès du Seigneur, avec plus de confiance en disant:”Seigneur, ne regarde pas leurs actions ni leur conduite! Regarde-moi et souviens-toi que tu es Père de miséricorde. Envoie sur moi les châtiments qu’ils méritent, mais daigne leur accorder ton pardon.”

 

La mort

 

Le grand jour de sa libération approchait. Lors d’une visite de la Vierge, elle reçut la révélation du jour de sa mort: le 21 juin 1842. Deux jours avant, elle reçut le viatique et l’onction des malades. Elle demanda à ses soeurs de l’habiller avec l’habit saint de la Mère du Carmel qu’elle tenait prêt, dont lui avait fait cadeau une bonne dame, afin qu’on ne la touche plus une fois morte, et puis que personne ne monte plus lui rendre visite, sinon le confesseur.

 

Au moment de l’agonie, le P. Masmitjà fait la recommandation de son âme et le 21 juin, vers trois heures du matin, son esprit revenait à Celui qui l’avait créé. Son corps reprit une étonnante beauté, son visage, ses couleurs, sa peau devint claire comme l’albâtre, ses yeux scintillaient comme deux étoiles. Personne ne ressentait de la crainte devant ce cadavre.

 

Un témoin oculaire affirme:”Après sa mort, des milliers de personnes la visitèrent et s’arrêtèrent près de la morte.

 

Tout le monde assurait qu’on ne sentit pas de mauvaise odeur durant les quarante heures qu’elle resta exposée avant la sépulture, malgré que tous les médecins affirmaient que ceux qui meurent de cette maladie, après peu d’heures diffusent une odeur insupportable”.

 

La nouvelle de sa mort se répandit rapidement partout et avec un mouvement spontané une très grande foule se rassembla près de la maison de Liberata. Tout le monde voulait voir “la sainte”. A cause de cette foule on prévint la police qui vint maintenir l’ordre, car on craignait des désordres.

 

De trois heures jusqu’à 11 heures et demi du 21 et de cinq heures et demi du jour suivant jusqu’au départ du cortège funèbre pour l’église toute la maison fut pleine de monde. Malgré toute cette foule on ne constata aucun accident.

 

L’accompagnement du cercueil de la maison à l’église fut une véritable procession. Plusieurs filles des meilleures familles demandèrent le privilège de porter sur les épaules le corps de “la sainte”. La chose était inhabituelle, car cette tâche n’avait jamais été confiée à des femmes. Ce désir fut exaucé et toutes celles qui avaient été choisies, habillées de la même manière, avec grande dévotion, accomplirent ce devoir.

 

De nombreux prêtres de la ville et des alentours participèrent à ces funérailles, qui eurent lieu dans l’Eglise de la Vierge de Tura, devant l’autel de Notre Dame du Mont Carmel, comme l’avait indiqué Liberata elle-même, l’église des Carmes ne pouvant être utilisée, car fermée à cause de la révolution.

 

Pauvre dans sa vie, Liberata fut pauvre aussi dans sa mort. Une dame pieuse offrit une niche dans laquelle fut ensevelie Liberata, l’autorité ecclésiastique ne pouvant adhérer au désir du peuple de l’ensevelir dans une église, à cause des lois civiles.

 

 

 

Vers la gloire

 

En 1847, on autorisa la translation de ses restes dans une autre niche, parce que la première, à cause des infiltrations d’eau, s’était révélée peu adaptée.

 

Après sa mort, de nombreux témoignages de faits miraculeux furent enregistrés, surtout des guérisons de malades sans plus aucun espoir dans les seuls moyens ordinaires.

 

Le pape Grégoire XVI, qui vint à connaître l’histoire de Liberata, souhaitait la béatifier avec Gemma Galgani. Mais les démarches du procès ne furent pas régulièrement mises en oeuvre.

 

Le fils du médecin Gelabert, nourrissait une véritable dévotion pour Liberata, l’ayant souvent visitée avec son père. Après sa mort, il acheta la maison dans laquelle Liberata avait vécu et était morte. Il la transforma en un oratoire, y conservant les souvenirs de la vénérable. Il fit une sorte de reliquaire qu’il portait souvent aux malades.

 

En 1889, ses restes furent transférés dans la crypte du nouveau cimetière de la ville, et à ses côtés furent ensevelies ses soeurs.

 

La renommée de sa sainteté se répandit rapidement, surtout en Catalogne. Dans son sceaux, le mouvement d’action catholique des jeunes de Barcelone avait gravé l’image de Liberata à côté de celle de Thérèse de Lisieux, les ayant choisies comme modèles de vie pour la jeunesse chrétienne.

 

En 1942, au premier centenaire de la mort, eurent lieu de grandes fêtes et célébrations en l’honneur de la vénérable; ce fut le début officiel de la cause de béatification, toujours en cours.

Madeleine Morice

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Madeleine Morice naquit le 31 juillet 1736 et fut baptisée le lendemain dans l'église de Néant-sur-Yvel, petit village à une dizaine de kilomètres au nord de Plöermel. Son père et sa mère travaillaient dans une des métairies du château du Bois-de-la-Roche, appartenant à la famille de Ligouyer. Madeleine ne fit d'autres études que celles des enfants de sa condition: elle apprit à lire et à écrire. Elle ne lut guère d'autre livre que l'Imitation de Jésus-Christ et ses Heures, ainsi qu'elle les appelait.

Sur l'ordre de son confesseur, elle raconte ses premières années, dans une relation qu'elle écrivit en 1767. "Mon père et ma mère avaient eu onze enfants, j'étais la septième. Je croyais n'être point aimée de ma mère, ni de mes frères et sœurs; on me faisait souffrir. Mes frères et mes sœurs avaient tout droit sur moi. Quand mon père et ma mère s'absentaient de la maison, mes frères, mes sœurs et deux domestiques se mettaient de concert pour se divertir aux dépens de mon père. Craignant que je ne dise ce qui se passait, on m'enfermait dans une petite étable à cochons, où je passais des jours entiers, et souvent on oubliait de me donner à manger.

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A l'âge de six à sept ans je me sentis puissammecentert attirée à Dieu, ce qui me fit entrer dans un grand recueillement intérieur. Je me trouvais élevée dans une oraison simple sans méthode ou secours des créatures. Cet attrait pour l'oraison était accompagné d'un grand amour pour la solitude et pour les souffrances. Je prenais un grand plaisir à être seule, parce que je croyais fermement que Dieu était avec moi. Je me retirais dans le haut de la maison, me cachant dans un grenier et dans quelques petits recoins secrets pour entretenir à mon aise celui que mon cœur semblait aimer: il l'aimait en effet.

Méditant un jour comment je pourrais l'imiter dans ses douleurs, mais particulièrement dans son agonie et délaissement au jardin des Oliviers, et dans son couronnement d'épines, il me sembla voir ce divin Sauveur couronné d'épines, le sang lui coulant de toutes les parties de la tête; j'en fus si touchée de compassion, que je désirais bien sincèrement porter cette couronne et endurer le mal pour lui; et je conçus le désir de faire une couronne d'épines et de la porter sur ma tête. Mais il me sembla que mon divin Maître me dit: "Tu n'as pas besoin d'appliquer cette couronne; sans que tu la portes, je t'en ferai ressentir les effets. " Grâce qui me fut bientôt accordée; car, dès le jour suivant, je ressentis à la tête des douleurs aussi violentes que si on l'eût percée de cruelles épines.

Ce fut alors que l'amour de mon divin Maître me donna une dévotion très singulière à la très sainte Mère de Dieu, et il se servit d'un prédicateur qui prêchait à la paroisse. Il dit quelque chose que je n'ai jamais oublié:" Qu'on ne pouvait aimer Dieu sans avoir une véritable dévotion à la sainte Vierge. Comme le Père éternel a confié à ses soins le saint Enfant Jésus, il veut encore se servir d'elle pour élever les âmes les plus pures dans les voies éminentes de la plus haute perfection."

A ces mots, je sentis mon cœur s'enflammer d'un amour si tendre pour le Fils et pour la Mère, que je résolus sur le champ d'aimer l'un et l'autre à quelque prix que ce pût être; dans le même jour, je me sentis si pressée du désir de m'unir à Jésus Christ dans la sainte communion, que, voyant quelques personnes s'approcher de la sainte Table, je me sentis touchée jusqu'aux larmes de ne pouvoir être du nombre de ceux qui avaient ce bonheur, et il me fallut faire de grands efforts pour me retenir et pour ne pas approcher de la sainte Table.

Dès ma petite enfance, je me sentis pressée de dévotion envers mon bon Ange; dévotion qui ne me fut pas inutile, j'en ai reçu de grandes grâces. Mon père me parlait si souvent de mon bon Ange gardien, me disant qu'il était toujours avec moi pour me préserver du mal: toutes ces choses me restèrent gravées dans l'esprit. Aussi, en tout ce que je faisais, je croyais bien sincèrement que mon bon Ange était avec moi. Je parlais avec lui, comme si véritablement je l'avais vu près de moi.

Je faisais souvent rire les personnes qui me voyaient, car je faisais beaucoup de compliments et de révérences, et on me demandait quelquefois à qui je faisais tant de politesse. Je répondais que c'était à mon bon Ange. On me demandait si je le voyais; je répondais que non, mais que j'étais bien persuadée qu'il était avec moi, et que je devais lui rendre l'honneur et le respect qui lui étaient dus.

Dès mon enfance mon divin Maître voulait me détacher de toutes les créatures, afin de m'attacher à lui. Il commença par m'ôter mon père qui était la personne à qui j'étais le plus attachée au monde. La mort de mon père me fit répandre bien de larmes; de quelque côté que je me tournasse, je ne trouvais que peines; je me regardais et on me regardait comme une étrangère qui n'avait aucun droit dans la maison. Alors mon plus grand plaisir était de me retirer seule dans une petite chambre où l'on m'avait mise, parce que personne n'y voulait coucher; étant là, je pleurais à mon aise."

Entre dix et onze ans, elle eut le grand bonheur de communier pour la première fois. "Je fus marquée dès les fêtes de Pâques pour la communion: ce fut pour moi une vraie satisfaction, mais en même temps une grande crainte; je me trouvais tout à fait indigne d'un tel bonheur.

Dès le jour où je fus désignée pour la première communion, la petite vérole me prit; la crainte de n'être pas guérie pour la Pentecôte m'affligea, mais Dieu me fit la grâce de ne pas rester longtemps au lit. Je continuai mon occupation qui était de garder les moutons et d'aller au catéchisme. Quelques jours avant la communion le désir d'aller m'unir à Dieu s'augmenta si fort, que j'en étais toute malade et languissante, à peine pouvais-je me soutenir tant j'étais faible.

Le moment étant venu, le prêtre se tourna vers nous disant: Voici l'Agneau de Dieu. A ce mot, mon cœur se sentit tout ému et transporté de joie; mais je le fus encore plus, lorsque je vins à jeter les yeux sur la sainte Hostie que le prêtre tenait entre ses mains: car il me sembla voir une figure si brillante et si douce, nous regardant avec des yeux de bonté et de complaisance, que je n'eus point assez de force pour soutenir l'éclat, la beauté, la grandeur et la magnificence que je crus voir dans cette figure qui me parut plus qu'humaine. Il me sembla que mon divin Maître me dit intérieurement: Ma fille, donne-moi ton coeur. Je ne cessai de lui dire et de lui répéter sans cesse: Il est à vous, il est à vous."

Ce ne fut qu'au commencement de 1765, quatre ans seulement avant sa mort, que Madeleine, s'étant adressée à monsieur le recteur de Guer, se vit obligée par ce sage guide de mettre par écrit les dispositions de son âme, et les communications qu'elle recevait de son Dieu.

Cet ordre fut pour son humilité un vrai supplice, car elle n'avait qu'un désir souvent renouvelé dans ses lettres: celui de vivre inconnue aux hommes, pendant sa vie et après sa mort; aussi réitérait-elle souvent à son directeur la demande de brûler les écrits qu'il exigeait d'elle.

Il est heureux pour notre édification, que le directeur ne se soit pas cru obligé de se rendre à cette demande. Nous possédons toujours ces documents, qui malheureusement ne couvrent pas la longue lacune qui va depuis sa première communion en 1747, jusqu'en 1765.

Nous savons ce qu'étaient pour elle ses frères dans son enfance. Elle eut encore à souffrir de leurs persécutions. Une fois, ayant repris un de ses frères qui s'était montré peu respectueux envers sa mère, cette juste liberté lui attira mille mauvais traitements.

Le jeune homme ne s'en tint pas là: un jour, revenant à la maison dans un état de complète ivresse, avec l'un de ses amis réduit au même état, il lui présenta ce compagnon comme l'époux qu'il lui fallait prendre. Madeleine voulut lui faire quelques observations; mais, au lieu de l'écouter, il saisit un bâton à dessein de la maltraiter.

Tout le monde était couché. La pauvre enfant, connaissant le caractère de son frère, et se trouvant sans défense entre deux hommes privés de raison, sauta par une fenêtre. Dans sa chute, elle tomba sur une auge en pierre, s'y fracassant, mais elle trouva encore la force de se relever et d'atteindre un grenier à foin pour se dérober à la fureur de son frère. Personne ne l'avait vue se réfugier dans ce lieu, on la chercha inutilement toute la nuit et pendant trois jours entiers, qu'elle passa privée de tout soin.

Ses parents désolés la crurent morte. Madame de Ligouyer, à qui appartenait la ferme confiée à la famille Morice, apprit ce qui s'était passé: voulant épouvanter le coupable, elle le menaça de le faire prendre par la justice, si sa sœur n'était pas retrouvée.

Enfin, au bout de trois jours, quelqu'un étant monté par hasard dans le grenier, entendit quelques plaintes comme d'une personne expirante. On trouva la pauvre Madeleine sans connaissance, le corps brisé, et paraissant n'avoir plus qu'un souffle de vie. On s'empressa de venir à son secours, elle fut quelque temps en danger, et après de longues souffrances, elle revint enfin à la vie, mais toujours elle se ressentit de cet accident.

En 1754, Madeleine, ayant atteint sa dix-huitième année, et se sentant de plus en plus pressée de rendre à son Dieu amour par amour, sollicita la grâce d'être admise dans le Tiers Ordre du Mont-Carmel.

Le prieur des Carmes de Ploërmel à qui elle s'adressa, considérant sa grande jeunesse, lui fit quelques difficultés, lui exposa l'importance et la durée des engagements qu'elle allait contracter."Mon père, reprit-elle, quand Dieu se donne à moi, il ne se donne pas à demi." Touché par cette réponse et par le ton dont elle était prononcée, le prieur n'hésita plus et reçut l'engagement qu'elle fit entre ses mains.

Ce fut vers cette époque qu'elle entra chez madame de Ligouyer en qualité de servante. Une vertu moins éprouvée et moins affermie que la sienne aurait pu courir de grands risques dans cette position.

Les étrangers et les domestiques soumirent Madeleine à de dangereuses épreuves; mais le Dieu à qui elle venait de s'offrir garda son bien, tantôt en communiquant à son humble épouse une force d'âme et une présence d'esprit qui déconcertèrent les plus audacieux, tantôt en combattant lui-même pour elle quand tous les moyens humains étaient impuissants.

Un jour, se trouvant seule à faire un lit dans une chambre retirée, un jeune homme vint l'y trouver, et ayant soigneusement fermé la porte, il essaya de la solliciter au mal; furieux de sa résistance, il tire son épée pour l'en percer. Madeleine, ferme et tranquille, fait sans hésiter le sacrifice de sa vie et se recommande à la sainte Vierge. Au même instant la porte s'ouvre d'elle-même tout à coup: l'humble servante de Dieu s'enfuit, remerciant la mère de miséricorde qu'on n'invoque jamais en vain.

Quand Madeleine n'était pas éprouvée par la tentation, elle l'était par la souffrance. Pendant son séjour chez madame de Ligouyer, elle tomba malade; on appela un chirurgien qui lui fit une saignée au pied, mais si maladroitement, qu'il cassa la lancette dans la plaie, et y laissa l'extrémité. La jambe de la malade s'enfla prodigieusement; et dès la nuit même, il s'y forma des plaies qui lui faisaient souffrir des douleurs affreuses.

Au bout de quelques mois, l'état de la malade empira de telle sorte, que madame de Ligouyer la fit conduire à Rennes. Un chirurgien habile fut appelé: après avoir examiné plusieurs fois la jambe, il décida qu'il n'y avait plus d'autre remède que l'amputation.

Madeleine éprouva alors un vif désir d'aller à Notre-Dame de Saint-Sauveur, pèlerinage fameux à Rennes. Le matin même du jour désigné pour l'amputation, elle s'y rendit avec une personne charitable qui voulut bien l'accompagner. Elle se confessa et entendit la messe durant laquelle elle céda à l'inspiration de faire le vœu de n'attendre rien du secours des hommes, se résignant plutôt à souffrir et à mourir s'il le fallait.

Au moment de la communion, sa jambe se trouva en aussi bon état que si elle n'en eût jamais souffert; et laissant là les deux béquilles, sans le secours desquelles il lui était auparavant impossible de marcher, elle s'avança d'un pas ferme jusqu'à la sainte Table. Une guérison si prompte et si radicale excita parmi les assistants une telle admiration qu'on ne pouvait se taire, et qu'on bénissait tout haut Jésus-Christ, et sa sainte Mère.


Après sa guérison, Madeleine revint au Bois-de-la-Roche, et resta quelque temps encore dans la maison de madame de Ligouyer. Continuellement exposée aux insolences de nombreux domestiques, elle crut plus sage de quitter la maison. La vie agitée de ce château ne pouvait plus lui convenir, tant elle était contraire à l'attrait de Dieu qui la sollicitait à mener une vie de recueillement et d'oraison.

Libre de ses actions, Madeleine se rendit à Ploërmel, où elle apprit le métier de couturière, qui, en occupant son temps, laissait toute liberté à son esprit de ne plus perdre de vue celui qui depuis son enfance avait pris possession de tout son être. Elle y eut beaucoup à souffrir de la part des personnes qui l'entouraient, mais là comme ailleurs, elle s'abstint de toute plainte.

Madeleine ne connaissait personne à Ploërmel, elle commença donc à faire, dans la joie de son cœur, l'expérience de cet abandon total à la Providence qui fut l'une des lumières les plus distinctes qu'elle reçut, et l'une des pratiques les plus chères de sa vie. Il lui fallut vivre pendant quelque temps de charité, jusqu'à ce que cette douce Providence entre les bras de laquelle reposait son âme, eût inspiré à une pauvre fille du pays de la retenir chez elle et de subvenir à ses plus pressants besoins.

Ayant appris en peu de temps ce qui concernait le métier de couturière, elle fut à même d'aller travailler à la journée pour gagner sa vie. Sa mauvaise santé venait souvent interrompre cette occupation, et elle se trouvait ainsi doublement éprouvée, et par la souffrance et par la gêne.

Madeleine trouva une généreuse protectrice dans la personne de madame de la Voltais. Cette dame qui habitait le château du même nom à quelque distance de Guer, étant venue à Ploërmel, ne tarda pas à reconnaître sa vertu, et jugea qu'elle attirerait sur elle et sur sa maison les bénédictions divines, si elle lui offrait un asile. Cet acte de charité ne fut pas à l'abri de la critique, comme on devait bien s'y attendre:"Madame de la Voltais, disait-on, était une bigote qui en soutenait une autre dans ses folies".

M. et madame de la Voltais qui demeuraient presque toujours à la campagne, lui confièrent la garde de leur maison à Ploërmel, et lorsqu'ils allaient habiter la ville, Madeleine se rendait à la Voltais, où elle s'occupait des soins du ménage.

{mosimages}

C'est de cette solitude qu'elle écrivait, au printemps de 1767: " Il y a du plaisir à vivre ici; je ne vois rien qui ne me parle de mon Créateur; tout m'annonce sa grandeur, son pouvoir, son amour; je vois tout renaître, il n'y a pas jusqu'au plus petit brin d'herbe qui ne me dise qu'il faut renaître aussi et ressusciter à la grâce, mais les fleurs que je vois tomber des arbres m'annoncent aussi ma fin."

Dieu, qui avait commencé de bonne heure à faire de cette âme privilégiée une copie vivante de son Fils souffrant et crucifié, ne la laissait pas jouir de ses faveurs sans mélange, il les assaisonna jusqu'à la fin des plus douloureuses épreuves. L'un de ses confesseurs qui n'était pas accoutumé à diriger de pareilles âmes, lui dit que toute sa conduite n'était qu'illusion, et lui défendit d'approcher de la sainte Table.

Déjà malade, cette décision la jeta dans un tel trouble, que, son corps succombant à la peine, il lui prit des convulsions et des vomissements tels que ceux qui la voyaient dans cet état en étaient émus de compassion. Enfin, son état devint si grave, que, désespérant de sa vie, on profita d'un instant de calme pour lui donner le saint viatique à six heures du soir. C'était le remède qu'attendait son âme. A peine l'eut-elle reçu qu'elle entra en extase, avec un visage bien différent de celui que la maladie et ses troubles d'âme avaient rendu si pâle et si défait. Un air de jubilation avait succédé à la tristesse, elle ne paraissait plus sur la terre.

Un autre confesseur qui ne la connaissait pas assez, et auquel Madeleine fut obligée de s'adresser, la mit à une plus rude épreuve encore. Il lui avait défendu d'aller à la messe excepté aux jours d'obligation. Dieu le permettant ainsi, il s'imagina non seulement la voir tous les jours à l'église, mais l'y voir communier. Madeleine retourne se confesser, et celui-ci lui dit qu'elle avait méprisé ses défenses, et présenté à Dieu de vaines prières que l'obéissance réprouvait.

Madeleine, surprise de pareils reproches, lui raconta heure par heure les lieux où elle avait été pendant la semaine, et en appela au témoignage des personnes qui l'avaient constamment entourée: peine inutile; le confesseur, persuadé qu'il l'avait vue de ses yeux, n'en crut rien et lui enjoignit encore de n'avoir à se présenter à la messe que les jours de dimanches et de fêtes. Madeleine obéit, malgré toutes ses répugnances.

Cette manière d'agir se prolongea quelque temps, jusqu'à ce que s'étant déterminé à en venir aux informations, force fut au confesseur de reconnaître la vertu de son humble et docile pénitente, sans pouvoir s'expliquer la fascination de ses yeux ou de son imagination.

Sur la fin de 1764, elle vint dans la paroisse de Guer, demeurant tantôt à la Voltais, tantôt à Porcaro, chez madame du Guiny, où elle travaillait à la journée; elle y demeura jusqu'au carnaval de 1765. De retour à Ploërmel, à l'époque du carême de 1765, elle continua le même genre de vie, les personnes qui veillaient sur ses démarches remarquèrent alors après des expériences réitérées, que les jours où elle ne communiait pas, son estomac se refusait à toute nourriture, et qu'elle vomissait tout ce qu'on l'obligeait de prendre; on observa aussi que se trouvant une fois retenue jour et nuit pendant douze ou quinze jours auprès d'un malade, elle ne le quitta que pour aller à la messe, et ne prit aucune nourriture que de l'eau dont elle usait souvent. La communion qu'elle fit chaque jour suffit seule pour la soutenir.

Ces marques de la prédilection de Dieu à son égard enflammèrent la rage du démon. N'ayant rien pu gagner sur son esprit, il tenta de faire au moins souffrir son corps; il la précipita du premier étage dans le fond d'une cave dont l'entrée était ouverte au bas de l'escalier; puis, saisissant une lourde échelle qui se trouvait là, il la jeta sur elle, et disparut. Madeleine fut tellement broyée de cette chute, qu'il lui fut impossible de se relever; il ne lui resta de force que pour pousser quelques cris qui firent accourir à son aide. On ne vit personne près de l'escalier, mais on la trouva dans cette cave obscure, réduite à un tel état que ses côtes étaient sorties de leur place. Sa mère, qui ne se doutait pas de la cause véritable de ses souffrances, voulut la conduire à Rochefort où se trouvait une certaine demoiselle Grignon qui jouissait d'une réputation méritée dans les cures de ce genre.

Elle se soumit à tout ce qu'on exigea d'elle, mais les efforts qu'on tenta pour la guérir n'eurent d'autre effet que de redoubler ses souffrances sans lui arracher une seule plainte. Tandis qu'on replaçait une côte, l'autre se dérangeait."Vraiment - finit par s'écrier l'opératrice, qui ne savait pas combien elle disait vrai - je crois que le diable s'en mêle." Dieu voulut être le seul médecin de sa servante; au bout de quinze jours elle se trouva subitement et complètement guérie.

Durant plusieurs années l'esprit de Madeleine fut continuellement occupé de l'établissement d'une maison pour le soulagement des pauvres et des malades, et pour l'instruction de la jeunesse. Cette pensée lui fit bien de la peine, et elle faisait en vain tout son possible pour ne pas y songer, croyant que cela ne pouvait venir que du démon.

Dans une vision, elle reçut de la Sainte Vierge une petite statue de faïence encore vénérée à Porcaro. Elle demeura environ un an dans le même lieu, sans qu'on en fit grand bruit. Cependant la Sainte Vierge multiplia de telle sorte les prodiges par le moyen de cette statue, que M. le recteur crut devoir en donner connaissance à son évêque. Celui-ci jugea à propos de faire transporter la statue à Saint-Malo sous le cachet de madame du Guiny avec des notes sur ce qui s'était passé: il la conserva jusqu'à sa mort, au commencement de 1767. Ce fut alors que cette Vierge, miraculeuse à tant de titres, fut rendue à la chapelle de Porcaro.

Les lettres de madame du Guiny à l'évêque de Saint-Malo contiennent un témoignage de la vertu de Madeleine qui mérite d'être recueilli:"Madeleine Morice n'est point domestique chez moi, elle demeure à Ploërmel avec sa mère, chez M. de la Voltais. Je l'ai fait venir pour travailler à la journée à Porcaro. Elle y a passé trois ou quatre mois en différents temps. Je puis vous assurer que bien loin d'avoir remarqué en elle aucun défaut, je n'y ai aperçu qu'une vertu solide, une vive horreur de tout ce qui peut déplaire à Dieu, un amour tendre pour Jésus-Christ, une patience inaltérable dans les plus grandes souffrances, un désintéressement qui va jusqu'à refuser l'argent qu'on veut lui donner, à moins qu'on ne le lui offre à titre d'aumône, comme à un pauvre. Elle a une grande résignation à la volonté de Dieu, une tendre confiance en la sainte Vierge. La communion produit en elle un effet qu'on ne saurait assez admirer: je l'ai vue plusieurs fois avant la messe pâle et défigurée, pouvant à peine se traîner à la chapelle, et, aussitôt après la communion, avoir un visage riant et tout enflammé, s'en revenir à la maison avec la plus grande facilité.

Le mardi au soir de la Pentecôte dernière, après plusieurs jours de maladie, elle se trouva à la dernière extrémité; elle était dans les plus grandes souffrances, n'avait presque plus de pouls, et à tout moment, on croyait qu'elle allait expirer. M. le curé de Guer n'avait pas apporté le saint viatique, parce que la malade n'avait plus connaissance, lorsqu'on l'envoya chercher, à ses autres maux se joignait une oppression de poitrine avec un mal de gorge qui ne lui permettait pas d'avaler. Sur les quatre heures du matin on dit la messe, et on lui apporta la communion après qu'on se fut assuré qu'elle pouvait avaler la sainte hostie. Au moment de la lui donner, on crut qu'elle allait expirer, mais à peine eut-elle reçu le corps de Jésus-Christ, que son oppression cessa, son visage qui auparavant était triste et pâle, devint tranquille, et elle se trouva mieux."

Madeleine eut des entretiens avec le Seigneur d'une rare profondeur contenant des lumières de foi et d'amour toujours admirables. Au mois de juillet 1766, après la communion, elle fut transportée en esprit aux pieds de son divin Maître, auprès duquel - elle raconte - "je goûtais beaucoup de consolation; il me sembla que ce divin Sauveur me dit avec un air de bonté: " Ma fille, serez-vous toujours tremblante, la confiance et l'amour ne succéderont-ils pas à la crainte? Sachez que rien ne me déplaît plus en vous que la crainte; c'est me forcer à retirer mes grâces, c'est mettre obstacle à mes desseins, rassurez-vous donc, défiez-vous de votre faiblesse, mais confiez-vous en ma grâce qui ne vous manquera pas.""

Au mois de décembre 1766, à la Voltais, la cuisinière était malade et il y avait du monde à la maison, Madeleine ne manquait pas d'ouvrage. "Je faisais de mon mieux pour me rendre utile à quelque chose. De vous dire comment je m'occupai, et à quoi, je n'en sais rien. Sur le soir, j'étais tout étonnée quand on me dit que j'avais bien travaillé, je ne m'étais presque pas aperçue de ce que j'avais fait, et je ne savais pas trop comment la journée s'était passée tant j'étais absorbée. Je me trouvais toute hors de moi et comme renfermée dans le cœur de mon divin Maître, ne ressentant d'autre désir que de lui plaire. Je fus pendant trois jours que je restai à la maison, toujours agissante sans savoir trop comment; et si je n'avais pas été ainsi occupée, je crois que je n'aurais pas eu la force pour me soutenir, car je sentais au dedans de moi un feu qui me consumait."

Madeleine demeura seule à la garde de la maison de la Voltais pendant plusieurs mois. Elle prouva pendant ce temps que la dévotion n'était pas chez elle une vertu inactive. Elle trouvait moyen d'allier avec les exercices de la religion les travaux de la vie la plus occupée. Tout le monde était surpris de voir qu'elle pût suffire avec une aussi mauvaise santé à un ménage qui demandait alors un si grand détail.

Souvent il lui fallait aller à Guer pour vendre les grains. Elle avait des ouvriers à surveiller, des domestiques à diriger, beaucoup de comptes et d'arrangements à régler; outre cela elle trouvait encore moyen de travailler plus qu'aucune autre de la maison, et elle satisfaisait à tout, sans que ses exercices de piété en souffrissent. Quand elle venait au marché, son premier soin était d'aller à l'église, où elle communiait. Après une courte action de grâces, elle retournait à ses affaires; et au milieu du tumulte, elle avait Dieu aussi présent que si elle l'eût vu de ses yeux.

Madeleine fut appelée aussi à participer aux souffrances de son Seigneur par des épreuves physiques et morales. Au mois de juillet de l'année 1767, elle écrivait:"Je continue toujours à être misérable. Mon esprit est toujours dans la peine et tremblant, à l'exception du moment où j'ai le bonheur de m'unir à mon divin Maître dans la sainte Eucharistie.

Depuis le jour du sacré Cœur, la communion est un moment de paix et de tranquillité; j'oublie ma misère, mon néant et ma bassesse, pour ne m'occuper que des bontés et infinies miséricordes de mon Dieu. Je ressens alors un généreux courage pour tout faire et tout souffrir, une grande résignation à la volonté de Dieu."

Madeleine garda toujours un souvenir reconnaissant de la grâce insigne de son baptême. Aussi le Seigneur voulut-il récompenser sa fidélité non seulement en lui faisant connaître qu'elle avait conservé pure la robe d'innocence reçue à pareil jour, mais en renouvelant cette plaie qu'un feu surnaturel avait déjà faite plusieurs fois à son cœur, ainsi qu'elle le rapporte.

"Le 1er août est l'anniversaire du jour où j'eus le bonheur d'être admise au nombre des chrétiens par le saint Baptême, grâce que j'ai toujours regardée comme la plus grande que Dieu pouvait me faire: aussi tous les ans, à pareil jour, je me sens transportée d'amour et de reconnaissance pour Dieu. A la messe, je voulus renouveler les promesses de mon baptême, renonçant pour toujours à ce qui pourrait déplaire à Dieu. Etant dans ces sentiments, je me trouvai hors de moi-même; il me sembla que mon divin Maître me présentant une robe blanche comme la neige, disait:" Ma fille, voilà la robe que vous aviez reçue au baptême, moi-même j'ai pris soin de la conserver dans la blancheur où vous la voyez."

Je m'aperçus cependant qu'elle avait deux taches; à cette vue, j'eus horreur de moi-même, je me sentis toute honteuse et humiliée; je lui dis:" O mon Sauveur, la robe qu'on m'avait, donnée au baptême, était pure, celle que vous me présentez aujourd'hui est tachée, sans doute que mon âme est telle."

" Ma fille, me dit ce divin Maître, c'est ta crainte excessive, et ton peu de confiance en mes miséricordes qui ont fait ces taches; l'amour et la confiance les effaceront. Ton coeur est fait pour m'aimer et non pour me craindre, et comme l'épouse ne doit plus craindre son époux, et que les deux ne font plus qu'un, ne m'appelle plus ton Maître, mais ton époux, je le suis en effet."

Au moment où le prêtre communia, je crus voir sortir de dessus l'autel un feu qui ne me parut pas matériel. Au même instant, une main toute divine me lança une étincelle de ce feu qui me vint donner au côté gauche: alors, il me sembla que mon côté fût percé, et mon cœur rempli d'un feu tout divin, et si enflammé de l'amour de son divin Maître que je suis étonnée comment je n'en suis pas morte. Enfin je perdis connaissance, je me trouvai comme renfermée dans le divin coeur de mon Maître."

Madeleine avait une confiance particulière en sainte Marie Madeleine de' Pazzi qu'elle avait prise pour patronne en entrant dans le Tiers-Ordre du Mont Carmel. Un jour qu'elle était dans la peine, cette sainte lui apparut, la consola et lui fit entendre que sa vie devait être une vie crucifiée. Elle lui donna pour gage un petit crucifix, l'avertissant que lorsqu'elle le porterait, elle éprouverait les mêmes douleurs dont Dieu l'avait honorée elle-même sur la terre.

Il y avait déjà quelque temps que le divin Maître avait inspiré à Madeleine le dessein d'aller s'établir à Guer pour instruire gratuitement les pauvres enfants. Il fallait faire agréer ce projet aux deux familles qui avaient toujours traité Madeleine avec un si bienveillant intérêt.

On conçoit quel fut son embarras, et combien sa conduite pouvait paraître bizarre. Aller s'établir à Guer, sans appui, sans protection, sans fonds, quitter une maison où son sort et celui de sa mère étaient assurés, tout cela déconcertait trop la prudence humaine, pour n'être pas au moins taxé d'imprudence. Madeleine ne se dissimulait pas non plus ces obstacles, mais ils tombaient devant les assurances secrètes de secours qu'il lui donnait chaque jour dans la communion.

Le démon ne manqua pas de se mettre aussi de la partie. Trois semaines se passèrent depuis la décision jusqu'à l'exécution; durant tout ce temps, il employa mille artifices pour l'empêcher. Lorsque Madeleine venait à Guer, dans le dessein de communier, il excitait en elle une faim si extraordinaire, qu'il lui semblait à chaque pas qu'elle allait tomber d'inanition. A peine avait-elle communié que ce besoin factice disparaissait, et qu'elle fût volontiers demeurée le reste du jour sans rien prendre; aussi pouvait-elle s'en retourner à jeun vers midi, sans ressentir la moindre incommodité.

Ce fut au commencement d'octobre 1768, que Madeleine put enfin s'établir à Guer. Elle logea dans une pauvre chambre, où elle avait pour tous meubles, un lit, une table et une armoire. Mais à peine trois ou quatre jours s'étaient-ils écoulés, qu'elle se vit environnée de plus de cinquante enfants, qu'elle tenait déjà dans un ordre qui faisait l'admiration de ceux mêmes qui avaient été les premiers à traiter son projet de chimérique, et à blâmer les personnes qui le favorisaient.

Le 6 novembre 1767, elle écrit:"Au milieu de mes enfants, je me regarde comme au milieu d'une troupe d'anges; il me semble qu'à présent, avec la grâce de Dieu, rien ne pourra m'ébranler, et qu'il n'y a rien que je ne sois prête à entreprendre pour la gloire de mon divin Maître. Je vous fais paraître un grand courage ce soir, mais dans le moment où je vous parle, j'entends ma faiblesse et ma misère qui me disent qu'il ne faut qu'un petit coup de vent pour terrasser celle qui paraît si héroïque.

Depuis huit heures du matin jusqu'à quatre heures du soir, j'ai l'avantage de ne parler que de Dieu. Je me lève à six heures; à sept, j'ai la messe, et fais mes dévotions; à huit, je commence l'école par le Veni sancte et un petit cantique. Je finis à onze. Elles reviennent toutes à une heure; après une demi-heure de récréation, je commence le catéchisme qui dure jusqu'à deux heures et demie. Puis elles lisent, cousent et apprennent jusqu'à quatre heures. Après une demi-heure de récréation, tout se termine par un cantique. "

Madeleine trouvait son bonheur à vivre au milieu de ces enfants en qui elle voyait autant d'images de celui qui pour notre amour ne dédaigna pas de se faire petit enfant dans une crèche; ce divin enfant de Bethléem voulut récompenser son dévouement et enflammer son coeur en venant lui-même reposer un instant entre ses bras. Ce fut le lendemain de Noël, jour de Saint-Etienne de 1767, qu'il lui accorda cette insigne faveur.

Approchant du terme de son exil, Dieu voulut faire passer Madeleine par l'une des plus rudes épreuves que nous rencontrions dans la vie des saints. Tout à coup, elle perdit jusqu'au souvenir des grâces privilégiées dont elle avait été comblée avec tant de profusion depuis son enfance, ou, si elle s'en souvint, ce ne fut que pour s'accuser d'hypocrisie et de mensonge dans tous les récits que l'obéissance l'avait obligée d'en faire. Elle se disait coupable de tous les crimes, et à l'entendre, sa vie n'avait été qu'un enchaînement de tromperies et de sacrilèges.

La conduite de Madeleine pendant cette tempête fut de nature à rassurer complètement ses directeurs, quand ils n'auraient pas eu tant de preuves de la droiture de son âme. Elle ne manquait à aucun de ses exercices de piété, passait le temps ordinaire à l'oraison, continuait son école, et tenait à ses enfants, au rapport des personnes qui l'observaient, des discours qui ravissaient les cœurs.

Cependant elle croyait elle-même les porter à l'irréligion. "Vous voulez que je fasse les classes - disait-elle à son confesseur - c'est pour la perte de ces enfants. Comment les porter à croire et leur enseigner des choses que je ne crois pas moi-même ? Vous voulez encore que je m'approche des sacrements? J'obéirai, car je n'ai plus rien à risquer."

Cependant il y avait des moments où elle convenait que son coeur désavouait les paroles de sa bouche; mais, un instant après, les ténèbres couvraient de nouveau son esprit. Le Jeudi saint, tous ceux qui la virent à l'église furent frappés du changement qui s'était opéré en elle. Son visage, de pâle et défait qu'il avait été pendant le Carême, devint resplendissant comme le soleil. Toutes ses peines avaient cessé, l'esprit et le cœur n'étaient plus occupés que du désir de s'unir à son divin Époux. Mais l'après-midi les souffrances recommencèrent; et durant la nuit, Notre-Seigneur, après lui avoir fait ressentir les douleurs de sa Passion, la favorisa des stigmates. Tel fut le récit qu'elle donna de ce fait extraordinaire.

"Dès le soir du Jeudi Saint, je me trouvai dans de grandes souffrances de corps et d'esprit, triste, accablée, avec une grande répugnance aux souffrances, mais le coeur soumis à la volonté de Dieu; je me mis au lit, les souffrances de corps augmentèrent, et pendant la nuit, il me semblait qu'on me rompait les os et qu'on me perçait la chair avec des pointes de fer, qu'on me la mettait par lambeaux avec des verges et des fouets; je me trouvais comme accablée sous un pesant fardeau, mais en même temps je fus pénétrée d'une dévotion très tendre pour la Passion de Jésus-Christ avec un désir très ardent d'être crucifiée avec mon divin Époux.

Mon coeur se sentant ainsi embrasé, je fus ravie comme en extase devant mon divin Sauveur qui portait toutes les marques de sa Passion; il fit sortir de ses plaies cinq rayons de lumière qui paraissaient comme des traits de feu; il m'en perça les pieds, les mains et le côté; cette opération me fit souffrir d'une manière qui répondait à la puissance de mon aimable Sauveur; mais elle remplit mon cœur d'une si grande consolation, et mit dans mon âme une si grande tranquillité, qu'il me semblait n'être plus la même."

Madeleine porta jusqu'à la mort ces glorieuses et douloureuses marques de la prédilection de Jésus-Christ. Pendant la semaine, elles se trouvaient fermées par une cicatrice qui se rouvrait tous les vendredis pour laisser passage au sang qui en coulait.

A la fête de sainte Marie Madeleine de' Pazzi où elle renouvelait ses vœux de religion, Dieu avait coutume de la gratifier tous les ans d'une faveur d'un autre genre: une sueur de sang qui couvrait son visage, pendant qu'on lui faisait l'imposition du voile de sainte Marie Madeleine de' Pazzi, conservé chez les Carmélites de Ploërmel.

Son confesseur voulut s'assurer par lui-même de ce qu'on lui en dit et put ainsi en témoigner:"Je vis, dit-il, le sang ruisseler de son visage, comme si on lui eût fait une large saignée; craignant trop de publicité, je lui fis signe de passer dans la sacristie; elle s'y rendit tenant son mouchoir devant sa figure. Là, j'examinai ce prodige de plus près, il continua l'espace d'une minute; je m'attendais à lui voir le visage blessé en quelque endroit; mais lorsqu'elle se fut lavée et essuyée, il ne parut pas la moindre cicatrice."

Le jour de la Visitation, 2 juillet 1768, Madeleine put prononcer le voeu tant souhaité du plus parfait. Cependant, approchant le moment de le faire, elle parut tout troublée, reculant d'effroi devant l'étendue d'un semblable engagement. La nuit se passa dans de terribles combats: mais toujours intrépide quand Dieu et l'obéissance avaient parlé, notre généreuse Madeleine se trouva à l'église à l'heure fixée pour la messe, et au moment de la Communion elle prononça son voeu sans hésiter.

A trois heures de l'après midi, elle se remit en oraison et y resta jusqu'à huit heures, recevant la grâce sublime du mariage spirituel. "Je sentais, dit-elle, mon âme attirée auprès de lui, mais sans pouvoir en approcher jusqu'à ce que ma bonne Mère m'ayant prise par la main, et m'ayant tiré l'anneau qui était à mon doigt, elle le donna à son Fils, après l'avoir passé entre ses mains. Il me sembla que Notre Seigneur le fit toucher à la plaie de son côté.

Ma bonne Mère lui ayant présenté ma main, il repassa l'anneau à mon doigt, me disant ces paroles: "Ma fille, voilà la marque d'amour que l'Epoux donne à son épouse; il y a longtemps que tu l'avais reçu de la main de mon ministre comme un lien qui allait t'unir et t'attacher à moi en me prenant pour ton seul et unique Epoux, mais je n'étais pas satisfait jusqu'à ce jour, aussi n'avais-tu pas reçu cette alliance de la manière dont tu la reçois. Elle a pris de si grandes forces entre mes mains, que rien désormais ne pourra rompre le lien qui nous unit, tu n'es plus à toi ni à aucune créature. L'épouse appartient à son Epoux; tu n'auras plus d'autre volonté que la mienne; tout ce que tu diras ou feras, n'aura d'autre but que ma gloire.""

Dès le mois de juillet, elle fut attaquée de la maladie de poitrine qui devait la réunir au Dieu qu'elle avait si ardemment aimé, si courageusement suivi dans la voie du Calvaire. On ne lui eût pas donné plus de quinze jours de vie, et cependant elle ne quitta la terre qu'au mois de mars. Elle continuait encore ses exercices ordinaires quand son confesseur exigea qu'elle interrompît son école et qu'elle se rendît à Porcaro.

Le régime auquel on l'avait soumise allait la priver de la Communion, le soutien et la vie de son âme. Le divin Epoux auquel Madeleine s'était donnée si pleinement y pourvut par la même voie dont se servit durant ses fréquentes maladies. Tous les matins pendant six semaines, deux jours seulement exceptés, elle fut communiée par un ange.

Sur la fin de septembre 1768, Madeleine témoigna un vif désir d'accompagner mademoiselle du Guiny qui devait aller à Rennes, pour prier une fois encore à Notre-Dame de Saint-Sauveur. On finit par céder à ses instances. En arrivant à Rennes, on la conduisit à Saint-Sauveur, et elle y passa deux heures en extase. La sainte Vierge lui apparut et lui dit, en posant la main sur sa poitrine, qu'elle lui rendait assez de santé pour reprendre quelque temps encore son école. Elle ressentit aussitôt du soulagement, et ses douleurs se dissipèrent à l'instant.

Trois jours après, elle avait en effet repris à Guer ses fonctions accoutumées près des enfants mais ce ne fut pas pour longtemps. Il lui restait une toux continuelle qui la minait. Enfin, la maladie s'aggrava tellement, que l'école fut totalement interrompue, et l'on conduisit Madeleine de Guer à Porcaro, dans l'espoir que le changement d'air, une nourriture plus solide, et les soins qu'on prenait d'elle dans cette maison, rétabliraient sa santé; mais tout fut inutile, l'heure de la récompense éternelle était arrivée.

Château Porcaro

Pendant les deux mois qu'elle passa à Porcaro, depuis son départ de Guer jusqu'à sa mort, elle fut presque toujours alitée. Sa plus grande crainte était de manquer de patience: elle condamnait à l'instant les moindres plaintes que lui arrachait la douleur. Au milieu de ses souffrances, elle songeait cependant encore à s'employer au soulagement des âmes du Purgatoire. Depuis plusieurs mois, elle offrait à Dieu pour l'une d'elles tout ce qu'elle aurait à souffrir le vendredi. Quand le jeudi arrivait, elle tremblait pour le lendemain, tout ce qu'elle avait souffert jusqu'alors n'approchant pas de ce qu'il lui fallait endurer ce jour-là. Ainsi, elle expira pour ainsi dire dans l'acte de la charité la plus héroïque.

Vers 7 heures du soir, elle parut plus mal. On lui fit renouveler ses vœux, faire des actes de confiance et d'amour; on lui parla du bonheur qui l'attendait dans le ciel. Pendant ce temps, elle soulevait son crucifix et le pressait contre ses lèvres, elle semblait hâter le moment de s'unir à Dieu. Un peu avant neuf heures, elle parut absorbée dans la prière, et ensuite on l'entendit prononcer ces paroles: "Quand vous voudrez, quand vous voudrez!" puis elle expira. C'était le vendredi 17 mars 1769, jour de la compassion de la sainte Vierge.

Elle était âgée de trente-trois ans. Son corps fut inhumé, le lundi suivant, dans la chapelle de Porcaro, paroisse de Guer, et l'on enferma avec elle dans son tombeau ce vœu du plus parfait écrit de sa main, qui était comme le testament de son amour envers le Dieu qui l'avait tant aimée. Le 8 mars 1849, ses restes furent transférés dans la nouvelle église de Porcaro, dans le petit caveau construit à cet effet devant l'autel de la sainte Vierge, où ils reposent toujours.

Pélerinage Porcaro

Nous aimons terminer ces notes par ce passage d'une de ses lettres de l'année 1768.
" Le divin Epoux de mon âme continue de m'honorer de sa présence plus que jamais... Je suis quelquefois dans un grand étonnement de me trouver dans la compagnie de saintes âmes dont la toute divine et tout aimable Providence me fait connaître la vertu, et dont je me vois si éloignée... Il est vrai que la vue de mon extrême anéantissement tourmente mon âme qui désire d'aimer, et la rend martyre d'amour; car aimant, elle voudrait faire beaucoup pour l'aimé, et par la vue de son néant elle connaît qu'elle ne peut rien; ainsi elle est suspendue entre le vouloir et l'impuissance.

Voyant qu'elle ne peut rien, elle entre dans des désirs si grands et si enflammés, qu'il semble quelquefois que son intérieur soit tout en feu; et souvent, elle s'adresse à Dieu dans ses amoureux transports, lui disant: Si j'étais Dieu et que vous fussiez petite créature, je me ferais petite créature pour vous faire Dieu. Mais voyant que tous ces désirs ne sont qu'imagination et chose impossible, le martyre de mon cœur redouble; mon âme est languissante, et quelque chose qu'elle fasse, elle désire toujours d'aimer davantage; enfin, ne pouvant rien faire qui soit digne de Dieu, rien qui la soulage, elle se console en pensant qu'il est tout et qu'il n'a besoin de rien; elle se perd, elle s'endort dans le sein de son immense grandeur, de son amoureuse Providence, dont elle voudrait ne sortir jamais."

Annie Zelikova

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Annie est née le 19 juillet 1924 à Napajedla, en Moravie, partie orientale de la République Tchèque. Napajedla est situé non loin de Velehrad, lieux où les Apôtres, Saints Cyrille et Méthode ont implanté la foi dans l'âme Slave. C’était la première enfant chez les Zalois Zelik. Son père avait étudié le métier de charpentier, mais en fait il était devenu un petit fermier.

 

L'éducation religieuse d'Annie dans sa famille était normale; la plupart des objets artistiques qui décoraient la maison Zelik étaient religieux, la foi pratiquée, de style traditionnel. Les deux sanctuaires mariaux, rivés dans l'âme Moravienne: “Svaty Kopecek” (la Sainte Colline) près de Olomouce, et Svaty Hostyn, où les Moraviens, envahis par les Tartares au 13ème siècle, avaient été sauvés de l'extermination, faisaient partie des expériences religieuses des Zelik. Des pèlerinages dans les deux endroits, souvent à pied, étaient considérés comme choses normales.

 

Notre-Dame, Protectrice du peuple Moravien, dont l'image se trouvait dans les innombrables sanctuaires et maisons, était perçue et l'est encore jusqu'à ce jour, comme sa présence vivante parmi son peuple. La famille Zelik qui, en 1927, s'était agrandie par la naissance d'une autre petite fille, Marie, était «solidement catholique», mais sans complications. En fait, plus tard, Annie aura à souffrir quand ses parents ne comprendront pas son engagement d'amour profond envers Jésus.

 

Dès son jeune âge, Annie fit de la Messe quotidienne, le sommet de sa journée. Comme cela arrive souvent dans les milieux catholiques, les parents confièrent l'instruction religieuse de leurs enfants aux Religieuses, et en ce qui concerne Annie, aux Religieuses de la Sainte Croix, dont la maison et l'école étaient pratiquement dans l'arrière-cour des Zelik.

 

En fait, Annie ne se contentait pas des heures de classe avec les Sœurs; elle reçut tellement d'elles, spécialement de Sœur Ludmilla, qu'elle devint une habituée de leur communauté. Que les Sœurs surent faire apparaître le meilleur d'Annie est visible sur les diverses photos de classe qui ont été retrouvées. Sur chacune d'elles, Annie est clairement reconnaissable avec son visage large et lumineux, son sourire naturel et facile. En fait, les enseignements qui donnaient forme à la personnalité d'Annie qui se développait, étaient surtout religieux.

 

La première Communion d'Annie, précédée par sa Confession, fut un tournant dans sa vie. A partir du jour de sa première Communion, le 25 mai 1933, elle ne manqua jamais volontairement la Messe. Elle prit même des cours de latin afin de pouvoir mieux suivre les prières liturgiques. Son esprit naturellement artiste, était attiré par la beauté des rites de l'Eglise (sa matière préférée à l'école était l'art).

 

Mais ce qui eut un impact encore plus grand sur la jeune enfant de neuf ans, ce fut l'enseignement des Sœurs sur l'Eucharistie: Jésus est vraiment et personnellement présent. Cette réalité devint centrale durant tout le reste de sa vie. Les Sœurs de la Sainte Croix complétèrent le manque de formation spirituelle d'Annie à la maison; des prêtres l'aidèrent par leurs conseils, la prédication et la direction spirituelle. Trois livres, en particulier, firent une profonde impression sur Annie: l'Autobiographie de Sainte Thérèse, « Oui, Père » du Père Graf, et le « Voici Jésus » du Père Wickel.

 

Elle avait dix ans quand elle eut la permission de faire trois jours de récollection avec les Sœurs du voisinage. Voici l'idéal qu'elle précisait à cette occasion: « Je passais trois jours en compagnie du Bon Jésus. La saison de Noël qui approchait me poussait au sacrifice. Comme crèche je désirais préparer le plus de fleurs d'amour possible. Je commençais lentement à comprendre qu'il y a une autre sorte de vie que celle que nous voyons autour de nous. Une vie qui est grande, pure et sainte. Jusqu'à présent, j'aimais Jésus, mais maintenant mon désir grandit de faire quelque chose, de me sacrifier pour Lui. A l'école, j'allais souvent Le visiter et j'essayais de Lui donner le plus de joie possible. Tout cela était fait d'une manière cachée, pour que personne ne le sache; je ne le confiais à personne. Je pensais que je pourrais être volée de tout ce bonheur caché dans mon cœur.»

 

De la seconde retraite, elle écrit : «Mon amour était désireux de tout livrer, afin que je puisse être plus proche de Jésus. Mes désirs commencèrent à voler vers les cimes du Carmel où je percevais cette plus haute union avec Jésus. Je ne sais pas pourquoi je désirais le Carmel depuis mes années d'enfance, puisque je n'avais jamais connu de Carmel. Je ne connaissais que la Petite Thérèse de Lisieux, Carmélite, je l'aimais et je voulais imiter sa vie vertueuse. Mon amour grandissait. Je savais ce que le mot perfection signifiait. Tout en étudiant je restais unie à Jésus. Souvent j'étais surprise devant les notes que j'obtenais pour mon travail. Mais elles appartenaient réellement à Jésus - je faisais tout pour Lui. Je courais à Lui avec tout, même avec les choses les plus ordinaires.»

 

Un événement fit une profonde impression sur Annie: ce fut la première Messe du Père Joseph Zavidel dans sa paroisse. Le village entier était décoré et le nouvel ordonné était porté à sa communauté ecclésiale en procession. Ce 11 juillet 1937, Annie et sa sœur étaient dans la procession, revêtues de leurs habits blancs de Première Communion. La célébration laissa des traces profondes dans l'âme d'Annie durant tout le reste de l'été; elle et son amie Kveta dirent le chapelet dans l'église, pour les prêtres.

 

Le Jeudi Saint 1938, Annie ne put pas aller à la cérémonie à l'Eglise qui était plus longue que de coutume, car elle avait pris froid. On lui dit qu'elle pourrait visiter le Saint Sacrement exposé dans l'après-midi quand le temps serait plus doux. Comme elle était occupée aux travaux de la maison, quelqu'un vint à la porte. La mère d'Annie répondit; Annie ne fit pas attention à ce qui se disait, jusqu'au moment où elle entendit sa mère crier. Madame Zelik était en train de dire à la visiteuse: « Mais c'est un péché contre le Ciel et l'enfant; vous ne pouvez pas le tuer.» En fait, une parente avait fait un avortement. La réaction d'Annie fut radicale et résolue. Elle passa de longues heures devant Jésus dans l'Eglise.

 

Le Vendredi Saint après-midi, elle alla voir son amie et guide, Sœur Ludmilla. « J'ai un secret à partager avec vous » commença-t-elle. Et d'abord, elle parla d'un sacrifice qu'elle voulait faire après avoir lu la vie du jeune Guy de Fontgallant: elle voulait placer des cailloux dans ses chaussures afin d'offrir à Jésus ce sacrifice. La Sœur essaya de l'en dissuader, puis établit un compromis. Elle pensa que le problème était résolu. Mais quand Annie lui dit qu'elle n'avait pas encore dit son « secret », la religieuse, prudente, lui dit de voir un prêtre.

 

Annie insista: « Je voulais être apôtre, mais par la souffrance... J'étais très heureuse d'offrir de petits sacrifices... Comme le monde a été enrichi quand Jésus était pendu sur la Croix! Nous aussi nous pouvons donner beaucoup au monde si nous nous laissons clouer à la croix par Amour. Je voulais tout donner.

 

Quand cette année, avant la Semaine Sainte, la fièvre m'a atteinte avec de très hautes températures, que je toussais avec beaucoup de peine, j'ai supplié Jésus de me dire plus clairement ce qu'Il désirait de moi... Le Jeudi Saint je suppliais Jésus ardemment de me dire quelle sorte de sacrifices Il me demandait. Je désirais lui donner davantage. Ma demande restait sans réponse. Le Vendredi Saint j'étais de nouveau près de la tombe du Seigneur. Et de nouveau, je vis qu'Il y avait si peu de gens dans l'Eglise. Je pris conscience que les gens ne réagissent pas à l'immense Amour de Dieu, et que, par-dessus tout, de nombreux péchés sont commis.

 

De nouveau je suppliais Jésus de réparer pour tout cela, en moi, comme en sa propriété, qu'Il prenne mon corps, mon âme, ma santé, ma vie, et simplement tout ce que j'ai. A ce moment-là, je fus accablée par une quinte de toux, et mon mouchoir devint rouge de sang. J'étais bouleversée d'un grand bonheur; je ne pus rien faire d'autre, sinon remercier Jésus...»

 

Peu de temps après, une Sœur, compagne de Sœur Ludmilla commença à voir qu'Annie perdait du poids et que ses joues rosées devenaient pâles. La Religieuse, prudente mais préoccupée, alla alors à la maison Zelik dire à la maman qu’Annie avait besoin d’une visite médicale. La maman ne pouvait pas s'absenter de la maison et demanda à Sœur Ludmilla de conduire Annie à l'hôpital de Uherske Hradiste tenu par les Sœurs de la Sainte Croix.

 

Le voyage se fit le plus tôt possible, le 31 Mai 1938. Le médecin chef, Sanda, lut le diagnostic des Rayons X: « Ma Sœur, je ne lui donne pas trois mois. Il n'y a pas d'espoir. » Et tandis que la Religieuse était écrasée par la nouvelle foudroyante, Annie joyeusement la conduisait vers le train pour rentrer à la maison: « Le Christ va venir bientôt me prendre avec Lui » concluait-elle.

 

Quand elle demanda à prendre part à une retraite avec les Sœurs, les parents naturellement refusèrent, mais Sœur Ludmilla demanda au prédicateur, le futur Evêque Joseph Hlouch de visiter Annie; ce qu'il fit. Il fut si impressionné par l'authenticité du chemin spirituel de la jeune fille de quatorze ans qu'il devint son guide spirituel pour le reste de ses jours.

 

 

 

La fin de la carrière scolaire

 

Même si Annie souriait au cours de ses journées, et tâchait de soulager les anxiétés de ses parents en s'appliquant à l'école ainsi qu'aux tâches de la maison et des champs, de nouveau, au début de l'année 1939, elle cracha le sang pendant une semaine. Ses parents prirent conseil et décidèrent de la garder à la maison.

 

Elle continuait à se rendre utile dans la famille; d'une manière très positive, elle cherchait à tenir compagnie à Jésus. Elle mit par écrit quelques-unes de ses conversations avec Lui (une vingtaine de ces notes sont conservées). La jeune Annie de quinze ans dialoguait ainsi: « Cher Jésus, que mon amour pour Toi soit toujours plus grand, et fais que cet amour me pousse à m'oublier complètement. Tout, que ce soit tristesses ou joies, vient de ton Amour. Que tout ce que je suis et ce que j'ai, te chante un chant de louange.» Et on pouvait souvent l'entendre chanter les chants religieux qu'elle avait appris à l'école et à l'église.

 

Ce n'était pas une joie pour elle d'être seule à la maison! Elle aurait préféré être à l'école, où elle était très aimée de ses compagnes de classe. Souvent elle était la dernière à quitter l'école, car elle avait aidé quelqu'un après les cours, pour un problème difficile. Sa popularité se voyait dans le fait qu'elle avait été élue présidente de la classe. En fait, elle faisait encore quelques visites à l'école pour voir les étudiantes et les Religieuses; sa dernière visite eut lieu quelques mois avant qu'elle ne meure et elle prit un grand intérêt à tout ce qui se passait. Elle avait une spiritualité incarnée à un tel point qu'elle remarquait la moindre touche d'Amour de Dieu dans tout ce qui arrivait.

 

Annie décrivait sa manière de voir les choses: « Je sens que Dieu veut rendre le monde entier heureux, mais les gens ne le veulent pas, ils résistent et placent des obstacles sur le chemin... Comme c'est beau de rechercher un amour fort qui ne vise qu'à donner honneur et gloire à Jésus en tout. A chaque instant il est possible de Lui donner beaucoup, tout son travail, chaque moment; chaque parole peut être prononcée avec un grand amour. Faisons tout ce que nous pouvons et quand nous ne réussissons pas en quelque chose, demeurons en paix. Ce n'est pas tant le fruit de notre travail et de nos efforts qui compte, mais plutôt l'amour qui nous a conduit à cette tâche. »

 

A une amie qui décrivait les difficultés qu'elle rencontrait pour vivre en Chrétienne dans une ambiance concrète, Annie répondit dans une lettre: « Médite combien nous sommes aimées éternellement. Nous n'étions pas encore sur la terre et déjà Dieu pensait à nous. Il rassembla ce qui ferait le plus de bien aux âmes; il prépara toutes sortes de beautés pour nos âmes. Tous les détails, joies, souffrances, douleurs, tentations, il les choisit avec le plus grand soin. Dans son amour il a destiné tout ce qui est le plus beau et le plus important à notre personne. Acceptons chaque instant avec une grande reconnaissance et avec une pleine conscience de l'Amour de Dieu qui se présente à nous d'une manière précise qui nous enrichit. Même quand peut-être c'est amer, nous y gagnerons encore. »

 

Les échos de l'esprit de Sainte Thérèse de Lisieux sont très évidents dans ce conseil amical! Durant la dernière année de sa vie, 1941, elle vit combien cet Amour de Dieu devrait rendre meilleur notre prochain. « Au milieu du monde nous pouvons vivre comme au Ciel. Tout ce qui nous entoure reflète Dieu; et moins le monde pense à Lui, plus nous avons le devoir de laisser nos pensées être attentives à Lui seulement. Laisser résonner ces mots: je suis à Dieu, j'appartiens au Ciel. Comment est notre prochain, cela dépend de nous, toujours. Nous devons le changer, du moins là où nous sommes, nous devons produire le Ciel. »

 

 

 

La présence personnelle de Jésus

 

Annie était particulièrement touchée par le fait que, durant sa vie terrestre, Jésus nous avait précédés en nous montrant comment vivre nos existences quotidiennes. Lors d’une retraite qu'elle avait eu la chance de faire en 1940 à Svaty Kopecek avec des Sœurs Prémontrées, elle réfléchissait: « Je suis toujours unie à Lui. En tout, j'ai conscience que Jésus aussi, avait fait cela. Je me lève - Jésus avait l'habitude de se lever. Je m'habille - Lui aussi certainement prenait ses vêtements dans ses mains d'une manière sainte. Je prie - Il priait, et comment il priait! Partout où je vais Jésus est avec moi. Tout ce que je fais Il le fait avec moi. Chaque jour il m'apporte des choses nouvelles et belles. Chaque jour, je peux m'approcher plus près du Christ le Seigneur. »

 

Comme Sainte Thérèse, Annie n'avait pas de plus grand désir que de laisser Jésus être heureux avec elle; elle notait souvent combien Jésus était peu apprécié, combien ses dons changeaient peu la vie des gens! « Mon cœur n'a pas d'autres désirs que de donner de la joie à Jésus. Et Jésus me rend cela possible car Il me demande beaucoup de sacrifices. Les âmes ont soif de bonheur; et ce bonheur est si près que peu de personnes peuvent le comprendre. Rien d'autre n'est nécessaire sinon un but surnaturel. Ne pas perdre l'Amour et se laisser entièrement remplir et réchauffer par Lui. »

 

Durant l'Avent de 1940, deux compagnes de classe vinrent visiter Annie. Elles ne l'avaient pas vue depuis qu'elle avait quitté l'école. « Elles me scrutèrent minutieusement et l'une d'elles dit:’Tu es complètement différente; tu es plus maigre, ton visage semble quelque peu différent et ta voix a quelque chose de spécial. Je ne peux pas croire que c'est toi. Mais je sais ce qui se passe: l'Amour. Tu es follement amoureuse.’ J'allais rire devant cette sincérité lorsque l'autre affirma la même chose. Je sentis alors qu'elles avaient raison.

 

N'est-ce pas l'Amour qui est la cause de tous ces changements? L'amour de Jésus envers Marie et l'amour de Marie envers Jésus! L'Amour réellement transforme et nourrit. Quelle pensée ravissante que tout ce qui nous est arrivé et ce qui nous arrive est une révélation d'Amour. L'Amour peut tout faire. J'étais profondément touchée par ceci.» (Marie était le nom d'Annie comme Tertiaire Carmélitaine!).

 

C'est à cette époque qu'Annie écrivit simplement, mais clairement: « Depuis vendredi, je ne peux rien faire. Je suis seulement au lit et j'aime Jésus. Jésus peut tant nous aimer et Il ne nous demandera jamais de le repayer pour cela. Nous devons, du moins, avoir un grand désir de L'aimer profondément. Nous Lui montrerons notre amour davantage si nous désirons seulement ce qu'Il désire et en étant attentive à tout ce qui peut Le rendre heureux. »

 

 

 

Trouver Jésus dans l'ordinaire

 

Sa spiritualité était vraiment la spiritualité positive de saisir la touche de Dieu dans le simple et même le banal. La bonté et la miséricorde de Dieu ne manquent jamais. « Quand je suis dans les bois ou dans le jardin, ou même devant le tabernacle, j'appelle chaque brin d'herbe, chaque fleur, chaque grain de froment à louer Dieu. Je désire avoir autant de cœurs qu'il y a de chants d'oiseaux, de ruisseaux et de sources: autant qu'il y a de grains, de feuilles, autant qu'il y a d'étoiles et de nuages dans les cieux, afin que je puisse donner assez de remerciements pour les dons de Dieu. »

 

Pas même une blessure infligée par une amie ne pouvait effacer le sourire de ses lèvres. « Non, cela ne me fait rien qu'elle me soit hostile, mais ce qui me blesse c'est la solitude de Jésus dans son cœur. Son cœur et son âme devraient appartenir seulement à Jésus dans l'Eucharistie; là, l'adoration ne devrait jamais être interrompue. »

 

La présence continue et aimante de Jésus dans nos vies est son désir et son initiative et non pas notre propre projection. « Jésus ne veut jamais être sans nous, nous devrions être fiers de cette faveur. Il nous prend partout avec Lui. Il n'épargne rien afin de nous rendre semblables à Lui de plus en plus. Si nous nous laissons, avec enthousiasme, aimer par Jésus, nous irons aussi avec Lui à la résurrection victorieuse. Je suis heureuse de sentir mon néant. Jésus doit tout faire par Lui-même. Je suis captivée par son amour et je dois L'aimer pour tout. Il me semble que je peux tout faire parce que j'ai mon Jésus, et je suis sûre de sa puissance » (Lettre du 23 août 1940).

 

Le ton visiblement contemplatif de cette déclaration est solidement enraciné dans la conscience qu'Annie a de la présence de Jésus en elle et avec elle. Quand des gens lui montraient de la compassion parce que, au cours de sa maladie, elle devait passer tant de temps au lit, elle les rassurait : « Mais je parle à Jésus; nous avons tant à nous dire l'un à l'autre, que même le jour tout entier ce n'est pas assez. Je dois continuer la nuit. »

 

Son expérience d'amour était semblable à celle de la Petite Thérèse. Elle fit une retraite privée en février 1940 et écrivit : « Dans cette retraite j'ai trouvé la vraie beauté qui est cachée dans la fidélité dans les petites choses. Je voulais toujours faire de grands et héroïques actes d'amour, et quand je vis que j'en étais incapable, je fus peinée. Maintenant je trouve le grand héroïsme précisément dans les petites choses et je n'ai pas le plus léger regret que je puisse faire quelque chose ou que je ne le puisse pas.»

 

Elle dit cela encore plus concrètement à une amie, la maman d'un petit garçon qui s'était plainte qu'avec ses devoirs de famille, sa croissance spirituelle avait été gênée. Annie lui écrivit, le 19 octobre 1939, avec une sagesse étonnante pour une enfant de 15 ans : « Même si les actions sont petites, elles peuvent unir nos cœurs avec le Cœur de Dieu par des liens forts. Tout le soin que vous dédiez à votre petit garçon, offrez-le au Seigneur Jésus. Ayez cette pensée en tout: je fais cela pour Jésus. Vous pouvez aussi l'unir au très précieux Sacrifice de Notre Seigneur sur la Croix. Même les plus légers sacrifices prennent une valeur illimitée.

 

Vous écrivez que vous êtes trop occupée, que votre vie spirituelle est réduite aux prières vocales, que vous êtes faible dans le sacrifice. Je ne pense pas du tout ainsi! Votre travail n'est-il pas un sacrifice ? Vraiment nous n'avons pas besoin de chercher le sacrifice, puisque chaque instant nous en présente un. Autant de travaux que vous devez faire journellement, autant de pas, autant de paroles, autant de sourires - tout cela peut être apporté à notre Bien-Aimé Jésus. Le soir, vous serez surprise de voir combien de fleurs d'amour vous avez ramassées pour Lui spontanément, sans être forcée! Je veux que vous me compreniez bien. Il n'y a pas besoin de dire à chaque pas ou à chaque moment : ‘c'est par amour pour vous Jésus’ la meilleure chose est, le matin, de Lui offrir tout de suite la journée entière avec tout ce qui nous arrivera. »

 

 

 

La souffrance

 

L'aspect déconcertant de la spiritualité d'Annie est son approche de l’expérience de la souffrance. Dans une société où tout mal et toute peine doivent être éliminés, son approche semblerait malsaine si ce n'était qu'elle avait vu là l'ultime manière de prouver son amour au merveilleux amoureux de l'humanité qui avait captivé son cœur: il n'y avait rien de mieux que cela. Son apostolat du sourire était son effort pour imiter Sainte Thérèse. Il représentait la manière la plus difficile d'accepter la volonté de Dieu en toutes circonstances, spécialement celles qui vont contre nos propres plans et tendances. C'est un abandon sans réserve à Jésus, notre Bien Suprême, qui nous aime toujours, quoi qu'il nous arrive.

 

En mai 1940, Annie écrivit à son conseiller spirituel, le Père Hlouch: « Je suis allée chez le docteur avec ma mère. Après je me sentais très mal. J'avais des difficultés à respirer. Vous comprendrez pourquoi mon cœur battait anormalement. Je priais là-bas sur la route. J'avais particulièrement peur de ne pas pouvoir souffrir d'une manière cachée, et cela me causait d'autres peines. Mais j'ai eu une belle nuit. Je ne pouvais pas dormir; ma respiration m'épuisait complètement. Je veillais en esprit avec Jésus, je Le remerciais et je L'assurais que je ne voulais que ce qu'Il voulait. J'étais heureuse que les choses se passent si bien pour moi. Il était important que personne ne voit rien.

 

Durant ces jours, ma joie était remarquée. J'entendais beaucoup de gens dire que je semblais aller bien, et que j'avais une belle et fraîche couleur. Après tout, Jésus n'est-il pas illimité dans sa bonté? Il m'a pris immédiatement au mot. Je désirais souffrir d'une manière cachée - N'a-t-il pas fait exactement cela? Cela ne me surprendrait pas si j'étais même considérée comme complètement guérie. Jésus peut faire cela - que ma souffrance soit cachée encore plus. Je pense qu'il n'a pas besoin de me retirer complètement ma maladie... Il me laissera ma maladie, mais d'une manière telle que seul Lui et moi le sachions. Maintenant, je suis désolée d'avoir écrit cela. Je vous le demande: que personne ne le sache. »

 

Comme le reste des mortels Annie trouvait des difficultés à accepter une observation, ou un reproche, qui n'était pas justifié; mais avec une application constante, elle put se contrôler même dans ces circonstances, souriant dans des situations douloureuses. Une telle occasion se produisit le 4 décembre 1940, alors qu’Annie avait eu l'ordre de rester au lit. Cependant la grand-tante âgée qui vivait avec les Zelik était malade si bien qu'Annie avait dû remplacer sa maman dans la cuisine. Sœur Ludmilla vint la visiter et lui reprocha de ne pas obéir au docteur qui lui avait dit de rester au lit. « Cela me faisait souffrir et j'étais prête à lui dire que je ne pouvais pas faire autrement. Mais Jésus m'aida à réaliser comment cette “salade au goût amer” était une nouvelle perle pour la décoration du tabernacle. »

 

Annie reçut le plus grand des dons: accueillir les grâces de Dieu, et même la grâce de souffrir, dans les événements communs de la vie quotidienne. Avec la sagesse de la sainteté authentique, elle ne manqua pas le passage du Seigneur, son coup à la porte de nos cœurs dans l'ordinaire et le banal. «Je sais que vous comprendrez ce que la première perle signifie pour moi: la perle que Jésus m'a offerte la veille de l'Avent avec l'ordre de ne pas me lever le lendemain. Un dimanche sans Jésus, sans le Saint Sacrifice... et aujourd'hui, c'est le quatrième jour de l'Avent et je suis toujours sans Jésus. Je le désire tant mais cependant je ne peux rien dire d'autre que “oui” à chacun de ses désirs.

 

Ma vie est totalement différente. Combien d'heures de la nuit passées à genoux, combien de visites au Saint Sacrement, combien de petits actes de charité envers le prochain! Et maintenant je ne peux plus rien faire de cela! Que de sacrifices l'Amour de Jésus peut produire, maintenant je ne peux plus montrer qu'une manifestation de mon amour: vouloir seulement ce qu'Il veut. Tout le reste dépend de cette offrande de soi. Avant, j'avais l'habitude de lui présenter mes sacrifices, maintenant Jésus fait tout par Lui-même. Quant à moi je me prête ardemment à Lui. »

 

La souffrance due à la tuberculose qui la tuait est le lieu où Annie trouve la belle et aimable volonté de Dieu. « Je pense que la personne qui aime fait tout pour le mieux. La vie est si belle. Dès que je me réveille le matin je remercie pour le jour qui vient et je suis comblée de joie. Je suis même toute contente pour ma toux aiguë qui commence dès mes premiers mouvements. Je l'appelle mon premier concert du matin. C'est ma radio; dès que je me réveille elle commence à transmettre son premier concert au Ciel pour le salut des âmes. N'est-ce pas vraiment beau ? Je devine que cela ne l'est pas pour ceux qui doivent l'écouter et en fait je m'arrange pour que ma famille l'entende le moins possible. » En réalité, une des souffrances cachées d'Annie était son incapacité à partager ses richesses spirituelles avec les siens. Elle essayait d'initier sa sœur Marena à une vie spirituelle plus profonde, mais cette dernière n'était pas intéressée !

 

« Je voulais souffrir d'une manière telle que les autres ne le voient pas. Tout se passa ainsi, tout. Cependant je n'ose pas penser à mes souffrances. Tout me heurte, chaque os, chaque nerf, chaque muscle. Sur la Croix tout faisait souffrir Jésus aussi : Il n'avait pas de soulagements - Il accomplissait seulement ce que voulait le Père. Croyez-moi. Moi non plus je n'ai rien; je suis comblée de bonheur bien que je n'en ressente même pas l'ombre. Mais Dieu le veut ainsi. »

 

Annie avait la certitude qu'elle était appelée à devenir une Carmélite; pour elle, le Carmel est « un lieu où l'on peut beaucoup se sacrifier, où l'on peut souffrir beaucoup » pour les autres et par amour de Jésus. Le Père Hlouch demanda la permission de l'admettre au Tiers-Ordre séculier Carmélitain. Cette permission fut accordée de Vienne, avec une dispense à cause de l'âge canonique.

 

Après qu'elle eut reçu le Scapulaire le 7 février 1941, en suprême réaliste qu'elle était, Annie remarqua que rien dans sa vie n'avait changé; elle avait depuis longtemps vécu dans l'esprit de cet engagement carmélitain et n'attendait rien d'autre que ce qu'elle trouvait.

 

 

 

Porter la Croix avec un sourire

 

Plusieurs mois auparavant, le 11 novembre 1940, elle avait écrit: « Quelquefois je ne peux rien faire, je ne peux qu'appeler Jésus. J'admets que les quelques derniers jours ont été morts, froids, peut-être vides, et cependant il y a tant en eux, il y tant de mort à soi-même. Jésus est là à travers tout. Par là, je vois que je ne suis pas dorlotée sur le Cœur de Dieu; maintenant je suis dépourvue même de cela.

 

Je souffre intensément à cause de ma nature, mais cette souffrance est totalement différente de celle d'avant. Une paix très grande et pure remplit le fond de mon cœur, et cela est la grande réponse à l'orage qui gronde au dehors. J'offre ces moments au Seigneur avec beaucoup de cœur; je me réjouis puisque ce qu'Il voulait est accompli. Plus je suis destinée à la foi et à la confiance en son amour, moins je peux le sentir, et je suis d'autant plus résolue dans cette vie d'exil. »

 

Elle avait entretenu une correspondance avec le Père Zavidel - elle avait participé à la première Messe de ce jeune prêtre. A  lui, elle exprima sa certitude que ses souffrances étaient le prolongement de celles du Christ et qu'elle était, elle aussi, liée à l'autel et au sacrifice. Elle lui écrivait qu'elle ne pouvait donc jamais regretter de s'être offerte en sacrifice à l'amour de Jésus. Sa lettre est datée du 3 mars 1941: « L'autel est le lieu du sacrifice et un lit de mort l'est aussi. C'est là que Jésus se sacrifie et qu'il meurt. Et que demande-t-il du sacrifice offert là, sinon une constante immolation? Je ne regrette pas de m'être sacrifiée moi-même. Je ne dirai jamais à Jésus “c'est assez”, mais plutôt “continue” »

 

Plusieurs fois, elle a exprimé ses remerciements à son directeur, le Père Hlouch, pour lui avoir enseigné à offrir ses souffrances en union avec celles de Jésus qui se perpétuent dans le Saint Sacrifice de la Messe. « Comme je vous suis reconnaissante pour les conseils que vous m'avez donnés au sujet de la Messe. Oui, je désire offrir pleinement avec le prêtre le Saint Sacrifice. A l'Offertoire, je place tout mon misérable “moi” sur la patène; tous mes désirs, ma soif, toutes mes demandes. Plus nous approchons de la Consécration, plus mon âme est remplie d'un bonheur spécial. A la Consécration je ne peux pas détourner mes yeux de l'autel. Il me semble que ce n'est pas le prêtre qui est debout à l'autel mais le Seigneur Jésus Lui-même.»

 

En mai 1940, elle expliquait: « Dieu trouve le plus grand bonheur dans le Sacrifice de son Fils. Pour cette raison, je mets tout, même mes plus légers mouvements, dans ce Sacrifice, le plus saint de tous. La pensée que je n'apporte rien au Seigneur me pousse à Lui rappeler le Sacrifice de son Fils. Jésus Lui-même met nos sacrifices dans les bras de son Père parce qu'ils sont unis à son Sacrifice.»

 

Dans un langage simple qui ne peut pas ne pas nous rappeler la Petite Thérèse, Annie fait partager la réalité vécue durant ses jours et ses nuits de souffrances sans rémission, et cachée derrière son sourire. « Je me conduis envers Jésus comme s'il me comblait de toutes sortes de douceurs. J'ai peur qu'en sachant que sa sollicitude provoque tant de souffrances il adoucisse sa rigueur. » (Lettre 3 mars 1941)

 

Au mois de juin de sa dernière année, elle confie: « Il y a environ une semaine, je me sentis très mal durant la nuit. Ma température était de plus de 41 degrés. C'était un immense brasier, et je me sentais comme brûlée par Lui... Je ne désirais même pas le plus léger adoucissement de mes souffrances et Jésus a exaucé mon désir. J'étais si contente; c'était pour les âmes. » Ce qui la soutenait, c'était son amour pour Jésus, sans mesure . En juillet elle écrit: « Je peux vous révéler mes certitudes, je pense que ce ne sera pas ma maladie qui mettra fin à ma vie. Cela se serait produit il y a déjà longtemps. Ce sera l'Amour de Jésus... »

 

D'une manière étonnante, Annie tint sa résolution de ne vouloir que ce que Jésus veut, même dans les angoisses des souffrances finales et son apparent éloignement. Une semaine avant de mourir, elle écrivit: « Ne voulons pas toujours nous chauffer au soleil. Pour ses bien-aimés, Dieu désire assombrir l'exil. Ah! mon Dieu, je n'ai rien d'autre, je ne peux pas prier. Est-ce assez que Dieu voit que tout ce qui m'arrive je l'accepte avec un sourire? Croyez-moi la main de Dieu est en train d'arracher tous les pétales de sa misérable petite fleur. Je suis une âme pauvre, tranquille, qui appartient à Jésus. »

 

Annie continua jusqu'à la fin à communiquer avec les autres. Sa dernière lettre fut écrite trois jours avant sa mort. Elle croyait fortement à l'apostolat de personne à personne, et sa correspondance était la manière qu'elle avait pour atteindre ceux pour qui elle avait offert sa vie, avec un sourire. « Je suis très faible. Jésus seul me tient en vie. Il n'y a pas un instant où je ne repose pas totalement sur la patène de son Amour. Je souffre avec bonheur, je souffre avec une très profonde paix, bien qu'il n'y ait pas un seul rayon de lumière.

 

Jésus répond à la demande que je Lui avais présentée dans une de mes prières. Il me laisse dans la nuit complète sans aucune consolation, mais je suis sûre de son Amour! Je suis sereine parce que Jésus le veut ainsi. Il ne demande rien de plus que l'abandon d'un enfant qui lui balbutie son amour. Plus j'aime Jésus, plus il semble éloigné de moi. Je sais que je suis toujours plus pauvre et c'est justement cela qui m'attire vers Lui.

 

Bien que je sois capable de toujours moins, je désire cependant remplir chaque instant avec un amour ardent, afin que cette vie qui me reste puisse être pure, un amour pur pour le cher Jésus. Je sais qu'aimer signifie souffrir beaucoup. Je demande beaucoup de force à Jésus. Qu'il fasse de moi ce qu'il veut; j'accepte tout joyeusement... Je ne peux plus beaucoup écrire, mes mains tremblent trop. »

 

Une Religieuse qui la visitait durant ses derniers jours se souvient qu'Annie lui avait dit: « Ah! tout ce que je peux donner à Dieu maintenant, ce sont les battements de mon cœur et mon sourire. Il ne me reste plus que l'Amour et la confiance.»

 

La nuit du 10 au 11 septembre, la maman d'Annie vit que la fin était proche. Elle veilla donc sa fille décharnée et souffrante. Elle fut rejointe par l'assistant du prêtre du lieu. Comme ils récitaient les mystères douloureux du Rosaire, Annie se joignit à eux. Lorsque la maman d'Annie désira aller chercher une serviette pour essuyer le front fiévreux de sa fille, Annie supplia sa mère du regard de continuer à prier le Rosaire avec elle. Selon les coutumes traditionnelles de son pays, la maman au cœur brisé plaça le cierge de la Chandeleur dans la main de sa fille soutenant à la fois le cierge et Annie. C'était une heure avant l'aube.

 

La jeune mourante de dix-sept ans n'avait pas encore fini. Son Bien-Aimé avait exaucé tous les souhaits qu'elle lui avait exprimés, il n'allait pas lui refuser le dernier: mourir avec un sourire. Il était presque cinq heures du matin, dans un pays où le soleil se lève tôt. Le visage d'Annie s'illumina d'un de ses sourires particulièrement beaux. Il lui fallut longtemps pour dire quelques mots, mais sa mère et l'assistant les entendirent distinctement: « Comme c'est beau... je ne voudrais pas... changer ma place... avec quiconque. » Elle résuma sa vie quand elle fixa le Crucifix qu'elle tenait serré dans ses mains, et l'embrassa.

 

Elle avait depuis longtemps deviné qu'elle mourrait d'amour pour Jésus. Avec son sourire jamais défaillant, elle balbutia « Mon cœur ... bat.. . pour Jésus... je l'aime... tant! » Sa dernière affirmation audible sur ce chemin vers l'Eternité fut faible mais décisive: « J'ai confiance. » Elle disait encore quelque chose; sa mère se pencha pour capter ses mots. Le seul qu'elle put distinguer fut « Carmel ».

 

La cloche de l'Angélus du matin commença à sonner juste au moment où la tête d'Annie tomba mollement sur l'oreiller. Les yeux souriants qui n'avaient cherché qu'à donner du plaisir à Jésus et aux âmes étaient finalement fermés dans la mort.

 

Le Père Joseph Hlouch put célébrer les funérailles. Sœur Ludmilla prépara Annie Zelikova pour sa dernière présentation, dans le cercueil. Elle la revêtit de blanc, sur sa tête elle plaça une couronne de laurier et le voile de la première communion. Elle déposa un bouquet de roses à ses pieds et une palme à son côté. Les mains d'Annie tenaient son bien-aimé chapelet et son crucifix. Sur son cœur étaient posés sa photo de première Communion, le Scapulaire marron et la Règle du Tiers-Ordre.

 

Quand, en 1958, j’ai pu rencontrer les trois derniers Pères Carmes Tchèques de la génération d'avant-guerre, parmi les trésors qu'ils désiraient partager avec moi, il y avait un livre défraîchi et polycopié sur une Tertiaire Carmélitaine de dix-sept ans; Anicka (Annie) Zelikova, qui était considérée comme une sainte par ceux qui l'avaient connue. Le livre avait été fait par le Père Joseph Hlouch directeur spirituel de la jeune fille durant les quatre dernières années de la vie de celle-ci. Ce prêtre était devenu par la suite, Évêque de Ceske Budejovice, et fût un des Évêques maintenus pendant longtemps en maison d'arrêt par les autorités gouvernementales.

 

L'histoire de cette jeune Tertiaire Carmélitaine, dont l'aspiration profonde était d'entrer dans un Carmel cloîtré, est recueillie surtout dans ses propres écrits, son journal spirituel, le récit de ses exercices spirituels et de ses retraites, les nombreuses lettres qu'elle écrivit, comme moyen d'apostolat.

 

En 1979, le Jésuite Joseph Kolacek rédigea une biographie intitulée «l'Exultet Moravien». Un manuscrit autobiographique écrit en Tchèque m’a été remis, alors que j’étais Postulateur de la cause des saints du Carmel. Ces deux derniers écrits montrent que le témoignage de cette simple fille de ferme n'a pas été oublié; au contraire, dans un pays où la littérature religieuse était strictement restreinte, le souvenir de cette héroïque jeune chrétienne n'a pas seulement survécu, mais il sert aussi de modèle à la jeunesse. A Rome des démarches ont été faites pour introduire la cause de béatification d'Annie Zelikova; après la chute du communisme, elle a pu progresser à grands pas et, aujourd’hui, le procès diocésain est déjà terminé.

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